l’heure pauvre

Préface

ce que tu crois enten­dre
ce que tu crois voir
ce qui fond
dans le silence
c’est cela ton poème
ô forges

l’informe est la trace des choses

***

ce n’est pas une trace
ce n’est pas un signe
ni le mou­ve­ment fixe
du sou­venir
c’est un petit monde
puits chien olive
qui vient sans prévenir

l’heure pauvre

à l’heure pau­vre
quand les bruits sont encore des images
nous sor­tions de l’encens du rêve
tra­ver­sés par l’énigme
d’une armoire

qui a vu
nos jeux d’eau et d’arbres
l’attente sans but
l’olive
sur les sols tièdes et pâles

qui dira
les murs sans toit
les chais­es
l’annonce du figu­ier
le puits
les raisins mai­gres

jour immo­bile
dans le vil­lage de ma mère
ses mains ouvrent une noix
incer­taines

***

cette peine de paysages
dans un jardin ravi
par les tau­pes du soir

tout s’appauvrit

les pier­res les branch­es
les oranges vertes, malades,
la lumière la terre
l’eau entre les grappes

tout s’appauvrit
ce soir

dans la paix des arbres

***

il reste
dans l’allée
des odeurs
de résine
famil­ières

la lumière
tire les pins,
vers la terre

le thym faib­lit

je me sou­viens

***

l’odeur du gravier
dans la nuit pen­dant la marche
on reve­nait d’un potager
émi­et­té par l’orage

nos vis­ages avaient
la durée des pier­res
oublieux du jour
qui s’appauvrissait

reste le mys­tère
dans l’allée des vignes vierges
d’une échelle oubliée
et d’un cri­quet

***

heure pau­vre
soleil cru
forges,
dans les arbres

elle n’en finit pas
de nous combler
d’appauvrir en nous
toute pré­ten­tion
à être autre chose
qu’elle-même

lumière,
éteins-nous
rap­proche-nous
un peu
des pier­res

***

au roy­aume des herbes
dans l’enfance d’un paysage
la lumière creuse
le drap des mon­tagnes

depuis la terre,
un bateau
com­mé­more
ses voy­ages

au loin,
un chien
aboie

matin cru
de nos images

***

les forges,
dans la nuit rompue par endroits

moi aus­si
je suis né
dans une forge

je mendie
des signes,
des images

le temps
lance un dé
et s’en va

***

savions-nous
en la suiv­ant
que l’eau
nous mèn­erait
où nous étions :
dans une pinède oubliée
au som­met des forges,
à la pier­rée

***

dans la pier­rée
le temps n’a pas d’âge :
les bruits s’assemblent
comme un chapelet

il n’y a
ni signes
ni croix

seules,
les mûres atten­dent
der­rière les ronces
amusées
de nous voir
les chercher

lumière,
mon­tre-moi tes offran­des
ralen­tis ma marche
retire-moi

***

après le gravier
nous irons où nous sommes :
atten­dre un pin
dans le jour qui s’assemble

***

il cherche son corps
sous un prunier
près des tombes
d’insectes
où une lampe
faible
veille

ne tarde pas :
au roy­aume des tau­pes
l’amulette du lan­gage
est sans pou­voir

***

nous préférons aux mots
l’incertitude des formes :
les mages d’encens
l’obole des bruits
avant le tamis du jour

guêpes :
gar­di­ennes
geôlières
des forges

***

l’arbre
cherche
la sève
jusqu’
au
nid

mémoire,
il ne reste rien
de ce qui vient

***

les yeux durent
longtemps
dans le jour pâle

dévoués
au retrait
du spec­ta­cle

***

qui dira
l’écaille des feuilles
– pouls de lumière
dans le jour retiré

cette image sans fin
d’écarts entre les branch­es
de vis­ages qui durent
dans l’éclair

***

lam­pes
prunes
portes
gravier
couloirs

ô seuils

l’infini
n’habite
pas

***

où vont
signes traces

les formes
fondent
– encens du paysage

sans gravier
habite une lampe
ou un chapelet

hôte
des choses
sacrées

***

une et mul­ti­ple
sur toutes choses

elle les soumet
au renon­ce­ment

lumière,
enterre-moi

***

entre
ce qui vient
et ce qui va
entre
l’écorce
et l’arbre
l’éclair
des formes
l’or
des pas­sages

***

au repos
les choses s’assemblent
comme le temps

formes,
le monde ne s’offre
qu’en se séparant

***

le monde n’est-il
que son mou­ve­ment ?

fais d’une lampe
un car­dan :
l’écartèlement des corps
dans l’immobilité
d’un salon

assem­ble-toi
sur un seuil
au repos

sois l’énigme
des choses
leur parole

fonds,

temps

***

à l’heure pau­vre
elle con­voque
toute chose
au som­met
des forges

lumière
– suaire du monde

nos peines
ne sont pas
les nôtres

***

c’est chaque fois
le monde
et chaque fois
rien

la bat­ture
du matin :
noix
bleuets
miel

trois fenêtres
et le même ciel
pour pain

***

tumu­lus
j’habite
la peine des arbres
l’intervalle
du feuil­lage

l’énigme
des murs
dans les cham­bres
pâles

la paix
des prunes
au niveau
du soir

ô men­di­ant
à la porte
du lan­gage

Mausolée pour les miens

fille de l’olivier
les tau­pes t’ont ravie
aux mon­tagnes
empier­ré ton image
au matin
dans une tasse

sou­viens-toi
de la terre fidèle
à tes mains
du thym du pin
des guêpes
des figues écrasées

sou­viens-toi
des après-midis
sans pain
de ta mère
qui dor­mait
sur un sol tiède
l’été

là où tu es
c’est ton sen­tier
moitié hêtres
moitié chênes
tu règn­eras un jour
sur le monde
pau­vre et muet
où s’alourdissent les pier­res
où les cigales se changent en cri­quets

***

un vil­lage pour mon père
– tuiles rouges, sap­ins et chênes
(cent ans les sépar­ent)

des prunes pour mes frères
après l’allée blanche

une forêt pour ma sœur
de faunes
– oiseaux-lyres, per­ro­quets
baig­noire !

et pour ma mère
(ma mère…)
l’aube triste
l’heure pau­vre
dans une tasse

***

le gravier avant les arbres
dans l’allée blanche
on allait ramass­er des prunes
sur la pointe de notre âge
ma mère à la fenêtre appelait sans fin
et jusqu’au soir l’île des jeux de bois

***

à voix basse
de mon­tagne
cour­bés par la marche
du soir
quand les choses
fondent
lente­ment
dans le silence

quand les tau­pes ron­gent
les racines des vis­ages

à la porte du pin
ou de l’olivier

cigales et cri­quets,

rap­pelez cet été

***

tau­pes,
touchez ces vis­ages
rongez le grain
du chapelet
remuez la terre
pleine
comme une main trou­ve
une guêpe
dans une boîte aux let­tres

***

le matin
quand rien ne par­le
à l’heure des choses
avant les images

mon frère lais­sait
une odeur
d’olives
sur la table
de thym
et de sésame

main­tenant
je vais là
où je suis
dans l’écartèlement
du jour
et des paysages

***

ils ont le vent dans les arbres
un peu de terre dans un cartable

la chute d’un cit­ron
éclaire
leurs pas

ignore ce qu’ils savent :
la peine des lam­pes
est très grande
dans le jour pâle

sous un prunier
le chapelet
remue
mes doigts

***

il cherche
sur un mur
vagabond
des restes
d’images

indif­férentes
aux bruits
indif­férentes
aux signes
et à l’or des vil­lages

ne cil­lant
qu’à l’approche
des lam­pes
et des guêpes
le soir

ma main
ma main
sou­viens-toi
de ces
cadavres
d’étoiles

***

près d’un salon blanc
oublié dans ses draps

ils ser­vent le café
et racon­tent des his­toires

lam­pes,
veillez ces vis­ages :
l’encens sort
de leurs tass­es

***

sous un cit­ron­nier
où par­le son enfance
mon père se rap­pelle
une tante : Hélène,
qui mon­tait sur une table
quand elle gag­nait aux cartes

son vis­age passe dans
le chapelet famil­ial

***

(à ma nièce)

il n’y a pas de signes
il n’y a pas de croix

seule­ment des lignes
pour trou­ver ton doigt

ton père
ensile
des formes
– elles sont à toi

au nom des guêpes
au nom des pier­res
et des ros­es des bois

***

com­bi­en de fois
la guêpe
igno­ra
l’appel
des mûres
empier­rées ?

et toi
com­bi­en d’images
as-tu usées
sans les habiter :

con­fi­ture de figues
et de coing
sur une table

puits secs
raisins mai­gres
gravier

forge,

chapelet,

thym prunes,

et olivi­er

***

une amulette‬
‪tra­vaille ‬
‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪l’encens‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

‪lampe‬
‪‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
prune ‬
‪‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
noix‬
‪tau­pes‬
‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪pins‬
‪‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
forges :‬
‪‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
j’habite tous ‬‬‬‬‬‬‬mes noms‬‬‬‬‬‬‬‬

***

sans amulette
ne l’approche pas :
comme une taupe
le bon­heur
te rongeait déjà

***

je ferai une amulette
d’une pierre
froide :
un peu de terre
une ou deux guêpes
et une lampe
pour affron­ter
les images

***

qui dira
l’exil
des guêpes
l’absence
de l’herbe
entre les pier­res

retire
un grain
du chapelet :
– pin, ciel, gravier

***

1.

guêpes et tau­pes
– suaire des choses

rien n’est
qui ne soit
mort déjà

2.

guêpes et tau­pes :
ni des mots
ni des signes
mais des choses

rien n’est
qui ne fut déjà

18.

(à nos mères)

vous qui aimez les lam­pes
et les cham­bres pau­vres
pâles
ouvrez-leur des noix
– amulettes du soir

***

j’habite le muret
guêpes prunes olivi­er
de ma mère

qu’assemble
une peine
ossuaire-amulette

***

inat­ten­due
prévis­i­ble
comme guêpe
sor­tie d’un fruit
elle apaise
et inquiète
fait de l’Un
un mul­ti­ple

reine
des pos­si­bles

***

j’honore :
résine figues
prunes pins
puits lam­pes
muret
le reste
(tout le reste)
sera ôté

***

ils te fer­ont cette tombe
tu me l’as mon­trée
des fleurs de tes tem­pes
des fruits de tes pieds

ils te fer­ont cette tombe
tu m’as demandé
“pas de croix pas de mar­bre”
quelques feuilles traîn­eraient

ils te fer­ont cette tombe
chaque année
de la mousse, des herbes
un lit pau­vre, rose vio­let

la même tombe
de ton corps
pas même Dieu
ne ver­rait

***

prenez soin
de votre peine
comme d’un escar­got
au fond d’une boîte aux let­tres

***

murs sacrés
des salons
blancs
qui forgea
le chapelet
le pre­mier
ou le dernier
l’homme
appau­vri d’aube
ou le mage
d’encens

lan­gage :
ni ossuaire
ni amulette
– autre présence