l’heure pauvre

Préface

ce que tu crois enten­dre
ce que tu crois voir
ce qui fond
dans le silence
c’est cela ton poème
ô forges

l’informe est la trace des choses

***

ce n’est pas une trace
ce n’est pas un signe
ni le mou­ve­ment fixe
du sou­venir
c’est un petit monde
puits chien olive
qui vient sans prévenir

l’heure pauvre

1.

à l’heure pau­vre
quand les bruits sont encore des images
nous sor­tions de l’encens du rêve
tra­ver­sés par l’énigme
d’une armoire

qui a vu
nos jeux d’eau et d’arbres
l’attente sans but
l’olive
sur les sols tièdes et pâles

qui dira
les murs sans toit
les chais­es
l’annonce du figu­ier
le puits
les raisins mai­gres

jour immo­bile
dans le vil­lage de ma mère
ses mains ouvrent une noix
incer­taines

2.

cette peine de paysages
dans un jardin ravi
par les tau­pes du soir

tout s’appauvrit

les pier­res les branch­es
les oranges vertes, malades,
la lumière la terre
l’eau entre les grappes

tout s’appauvrit
ce soir

dans la paix des arbres

3.

il reste
dans l’allée
des odeurs
de résine
famil­ières

la lumière
tire les pins,
vers la terre

le thym faib­lit

tu te sou­viens

4.

l’odeur du gravier
dans la nuit pen­dant la marche
on reve­nait d’un potager
émi­et­té par l’orage

nos vis­ages avaient
la durée des pier­res
oublieux du jour
qui s’appauvrissait

reste le mys­tère
dans l’allée des vignes vierges
d’une échelle oubliée
et d’un cri­quet

5.

heure pau­vre
soleil cru
forges,
dans les arbres

elle n’en finit pas
de nous combler
d’appauvrir en nous
toute pré­ten­tion
à être autre chose
qu’elle-même

lumière,
éteins-nous
rap­proche-nous
un peu
des pier­res

6.

au roy­aume des herbes
dans l’enfance d’un paysage
la lumière creuse
le drap des mon­tagnes
depuis la terre,
un bateau
com­mé­more
ses voy­ages

au loin,
un chien
aboie

matin cru
de nos images

7.

les forges,
dans la nuit rompue par endroits

moi aus­si
je suis né
dans une forge

je mendie
des signes,
des images

le temps
lance un dé
et s’en va

8.

savions-nous
en la suiv­ant
que l’eau
nous mèn­erait
où nous étions :
dans une pinède oubliée
au som­met des forges,
à la pier­rée

9.

dans la pier­rée
le temps n’a pas d’âge :
les bruits s’assemblent
comme un chapelet

il n’y a
ni signes
ni croix

seules,
les mûres atten­dent
der­rière les ronces
amusées
de nous voir
les chercher

lumière,
mon­tre-moi tes offran­des
ralen­tis ma marche
retire-moi

10.

après le gravier
nous irons où nous sommes :
atten­dre un pin
dans le jour qui s’assemble

11.

il cherche son corps
sous un prunier
près des tombes
d’insectes
où une lampe
faible
veille

ne tarde pas :
au roy­aume des tau­pes
l’amulette du lan­gage
est sans pou­voir

12.

nous préférons aux mots
l’incertitude des formes :
les mages d’encens
l’obole des bruits
avant le tamis du jour

guêpes :
gar­di­ennes
geôlières
des forges

13.

l’arbre
cherche
la sève
jusqu’
au
nid

mémoire,
il ne reste rien
de ce qui vient

14.

les yeux durent
longtemps
dans le jour pâle

dévoués
au retrait
du spec­ta­cle

15.

qui dira
l’écaille des feuilles
– pouls de lumière
dans le jour retiré

cette image sans fin
d’écarts entre les branch­es
de vis­ages qui durent
dans l’éclair

16.

lam­pes
prunes
portes
gravier
couloirs
ô seuils

l’infini
n’habite
nulle part

17.

où vont
signes traces

les formes
fondent
– encens du paysage

sans gravier
habite une lampe
ou un chapelet

hôte
des choses
sacrées

18.

une et mul­ti­ple
sur toutes choses

elle les soumet
au renon­ce­ment

lumière,
enterre-moi

19.

entre
ce qui vient
et ce qui va
entre
l’écorce
et l’arbre
l’éclair
des formes
l’or
des pas­sages

20.

au repos
les choses s’assemblent
comme le temps

formes,
le monde ne s’offre
qu’en se séparant

21.

le monde n’est-il
que son mou­ve­ment ?

fais d’une lampe
un car­dan :
l’écartèlement des corps
dans l’immobilité
d’un salon

assem­ble-toi
sur un seuil
au repos

sois l’énigme
des choses
leur parole

fonds,

temps

22.

à l’heure pau­vre
elle con­voque
toute chose
au som­met
des forges

lumière
– suaire du monde

nos peines
ne sont pas
les nôtres

Mausolée pour les miens

1.

fille de l’olivier
les tau­pes t’ont ravie
aux mon­tagnes
empier­ré ton image
au matin
dans une tasse

sou­viens-toi
de la terre fidèle
à tes mains
du thym du pin
des guêpes
des figues écrasées

sou­viens-toi
des après-midis
sans pain
de ta mère
qui dor­mait
sur un sol tiède
l’été

là où tu es
c’est ton sen­tier
moitié hêtres
moitié chênes
tu règn­eras un jour
sur le monde
pau­vre et muet
où s’alourdissent les pier­res
où les cigales se changent en cri­quets

2.

un vil­lage pour mon père
– tuiles rouges, sap­ins et chênes
(cent ans les sépar­ent)

des prunes pour mes frères
après l’allée blanche

une forêt pour ma sœur
de faunes
– oiseaux-lyres, per­ro­quets
baig­noire !

et pour ma mère
(ma mère…)
l’aube triste
l’heure pau­vre
dans une tasse

3.

le gravier avant les arbres
dans l’allée blanche
on allait ramass­er des prunes
sur la pointe de notre âge
ma mère à la fenêtre appelait sans fin
et jusqu’au soir l’île des jeux de bois

4.

à voix basse
de mon­tagne
cour­bés par la marche
du soir
quand les choses
fondent
lente­ment
dans le silence

quand les tau­pes ron­gent
les racines des vis­ages

à la porte du pin
ou de l’olivier

cigales et cri­quets,

rap­pelez cet été

5.

tau­pes,
touchez ces vis­ages
rongez le grain
du chapelet
remuez la terre
pleine
comme une main trou­ve
une guêpe
dans une boîte aux let­tres

6.

le matin
quand rien ne par­le
à l’heure des choses
avant les images

mon frère lais­sait
une odeur
d’olives
sur la table
de thym
et de sésame

main­tenant
je vais là
où je suis
dans l’écartèlement
du jour
et des paysages

7.

ils ont le vent dans les arbres
un peu de terre dans un cartable

la chute d’un cit­ron
éclaire
leurs pas

ignore ce qu’ils savent :
la peine des lam­pes
est très grande
dans le jour pâle

sous un prunier
le chapelet
remue
mes doigts

8.

il cherche
sur un mur
vagabond
des restes
d’images

indif­férentes
aux bruits
indif­férentes
aux signes
et à l’or des vil­lages

ne cil­lant
qu’à l’approche
des lam­pes
et des guêpes
le soir

ma main
ma main
sou­viens-toi
de ces
cadavres
d’étoiles

9.

près d’un salon blanc
oublié dans ses draps

ils ser­vent le café
et racon­tent des his­toires

lam­pes,

veillez ces vis­ages :
l’encens sort
de leurs tass­es

sur une table
l’enfance
d’un chapelet
con­sole
mes doigts

10.

sous un cit­ron­nier
où par­le son enfance
mon père se rap­pelle
une tante : Hélène,
qui mon­tait sur une table
quand elle gag­nait aux cartes

son vis­age passe dans
le chapelet famil­ial

11.

(à ma nièce)

il n’y a pas de signes
il n’y a pas de croix

seule­ment des lignes
pour trou­ver ton doigt

ton père
ensile
des formes
– elles sont à toi

au nom des guêpes
au nom des pier­res
et des ros­es des bois

12.

com­bi­en de fois
la guêpe
igno­ra
l’appel
des mûres
empier­rées ?

et toi
com­bi­en d’images
as-tu usées
sans les habiter :

con­fi­ture de figues
et de coing
sur une table

puits secs
raisins mai­gres
gravier

forge,

chapelet,

thym prunes,

et olivi­er

13.

une amulette‬
‪tra­vaille ‬
‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪l’encens‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

‪lampe‬
‪‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
prune ‬
‪‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
noix‬
‪tau­pes‬
‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
‪pins‬
‪‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
forges :‬
‪‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬
j’habite tous ‬‬‬‬‬‬‬mes noms‬‬‬‬‬‬‬‬

14.

sans amulette
ne l’approche pas :
comme une taupe
le bon­heur
te rongeait déjà

15.

je ferai une amulette
d’une pierre
froide :
un peu de terre
une ou deux guêpes
et une lampe
pour affron­ter
les images

16.

qui dira
l’exil
des guêpes
l’absence
de l’herbe
entre les pier­res

retire
un grain
du chapelet :
– pin, ciel, gravier

17.

guêpes et tau­pes
– suaire des choses

rien n’est
qui ne soit
mort déjà

***

guêpes et tau­pes :
ni des mots
ni des signes
mais des choses

rien n’est
qui ne fut déjà
18.

(à nos mères)

vous qui aimez les lam­pes
et les cham­bres pau­vres
pâles
ouvrez-leur des noix
– amulettes du soir

19.

j’habite le muret
guêpes prunes olivi­er
de ma mère

qu’assemble
une peine
ossuaire-amulette

20.

inat­ten­due
prévis­i­ble
comme guêpe
sor­tie d’un fruit
elle apaise
et inquiète
fait de l’Un
un mul­ti­ple

reine
des pos­si­bles

21.

j’honore :
résine figues
prunes pins
puits lam­pes
muret
le reste
(tout le reste)
sera ôté

22.

ils te fer­ont cette tombe
tu me l’as mon­trée
des fleurs de tes tem­pes
des fruits de tes pieds

ils te fer­ont cette tombe
tu m’as demandé
“pas de croix pas de mar­bre”
quelques feuilles traîn­eraient

ils te fer­ont cette tombe
chaque année
de la mousse, des herbes
un lit pau­vre, rose vio­let

la même tombe
de ton corps
pas même Dieu
ne ver­rait

23.

prenez soin
de votre peine
comme d’un escar­got
au fond d’une boîte aux let­tres

24.

murs sacrés
des salons
blancs
qui forgea
le chapelet
le pre­mier
ou le dernier
l’homme
appau­vri d’aube
ou le mage
d’encens

lan­gage :
ni ossuaire
ni amulette
– autre présence