l’heure pauvre

Avant le propos

ce que je crois enten­dre
ce que je crois voir
ce qui fond
dans le silence
c’est cela mon poème
l’autre lumière

ô forges

l’informe est la trace des choses

***

ce n’est pas une trace
ce n’est pas un signe
ni le mou­ve­ment fixe
du sou­venir
c’est un petit monde
puits chien olive
qui vient sans prévenir

***

je préfère aux mots
l’incertitude des formes :
les mages d’encens
l’obole des bruits
avant le tamis du jour

ô guêpes
gar­di­ennes
geôlières
des forges

***

1.

à chaque signe
l’œil s’origine
si le regard
ne l’appauvrit

la langue
fixe le seuil
de l’absolu

monde
qu’on ne ver­rait
s’il se mon­trait

quand s’attarda
sur un peu d’herbe
une lumière frag­ile

voilà
ma chère
ce que tu vois suf­fit

2.

pour l’affamé
un signe est un en-cas
que rien n’apaise :
ni la halte d’une pierre
ni la lumière casanière
car ton œil
ô men­di­ant
est ce que tu vois

3.

la faim est ton repas

l’heure pauvre

à l’heure pau­vre
quand les bruits sont encore des images
nous sor­tions de l’encens du rêve
tra­ver­sés par l’énigme
d’une armoire

qui a vu
nos jeux d’eau et de bois
l’attente sans but
l’olive
sur les sols tièdes et pâles

qui dira
les murs sans toit
les chais­es
l’annonce du figu­ier
le puits
les raisins mai­gres

jour immo­bile
dans le vil­lage de ma mère
ses mains ouvrent une noix
incer­taines

***

cette peine de paysages
dans un jardin ravi
par les tau­pes du soir

tout s’appauvrit

les pier­res les branch­es
les oranges vertes, malades,
la lumière la terre
l’eau entre les grappes

tout s’appauvrit
ce soir

dans la paix des arbres

***

il reste
dans l’allée
des odeurs
de résine
famil­ières

la lumière
tire les pins,
vers la terre

le thym faib­lit

je me sou­viens

***

1.

heure pau­vre
soleil cru
forges,
dans les arbres

elle n’en finit pas
de nous combler
d’appauvrir en nous
toute pré­ten­tion
à être autre chose
qu’elle-même

lumière,
éteins-nous
rap­proche-nous
un peu
des pier­res

2.

au roy­aume des herbes
dans l’enfance d’un paysage
la lumière creuse
le drap des mon­tagnes

depuis la terre,
un bateau
com­mé­more
ses voy­ages

au loin,
un chien
aboie

matin cru
de nos images

3.

une et mul­ti­ple
sur toutes choses

elle les soumet
au mou­ve­ment

lumière,
enterre-moi

4.

à l’heure pau­vre
elle con­voque
toute chose
au som­met
des forges

lumière
– suaire du monde

nos peines
ne sont pas
les nôtres

5.

inat­ten­due
prévis­i­ble
comme guêpe
sor­tie d’un fruit
elle apaise
et inquiète
fait de l’Un
un mul­ti­ple

la reine
des pos­si­bles

6.

ici
elle s’attable
recense
les choses
sans âge

lumière,
allaite-moi

***

les forges,
dans la nuit rompue par endroits

moi aus­si
je suis né
dans une forge

je mendie
des signes,
des images

le temps
cou­vre un dé
et s’en va

***

1.

savions-nous
en la suiv­ant
que l’eau
nous mèn­erait
où nous étions :
dans une pinède oubliée
au som­met des forges,
à la pier­rée

2.

dans la pier­rée
le temps n’a pas d’âge :
les bruits s’assemblent
comme un chapelet

il n’y a
ni signes
ni croix

seules,
les mûres atten­dent
der­rière les ronces
amusées
de nous voir
les chercher

lumière,
mon­tre-moi tes offran­des
ralen­tis ma marche
retire-moi

***

après le gravier
nous irons où nous sommes :
atten­dre un pin
dans le jour qui s’assemble

***

1.

il cherche son corps
sous un prunier
près des tombes
d’insectes
où une lampe
faible
veille

ne tarde pas :
au roy­aume des tau­pes
l’amulette du lan­gage
est sans pou­voir

2.

il cherche
sur un mur
vagabond
des restes
d’images

indif­férentes
aux bruits
indif­férentes
aux signes
et à l’or des vil­lages

ne cil­lant
qu’à l’approche
des lam­pes
et des guêpes
le soir

ma main
ma main
sou­viens-toi
de ces
cadavres
d’étoiles

***

l’arbre
cherche
la sève
jusqu’
au
nid

mémoire,
il ne reste rien
de ce qui vient

***

où vont
signes traces

les formes
fondent
– encens du paysage

sans gravier
habite une lampe
ou un chapelet

hôte
des choses
sacrées

***

entre
ce qui vient
et ce qui va
entre
l’écorce
et l’arbre
l’éclair
des formes
l’or
des pas­sages

***

tumu­lus
j’habite
la peine des arbres
l’intervalle
du feuil­lage

l’énigme
des murs
dans les cham­bres
pâles

la paix
des prunes
au niveau
du soir

ô men­di­ant
à la porte
du lan­gage

***

ce qui passe
comme en rêve les images
est l’autre part :
le ciel d’une cham­bre pour arbre
l’âge des murs pâles
et loin
plus loin
où vont les mages
des fontaines incon­solables

***

j’ai fait tous les arbres
mais aucun
n’advient
autant

ô figu­ier
événe­ment
l’élan est sol dur
et con­so­la­tion

***

sur un sol émi­et­té
de lam­pes et de pots
le monde jau­nit
murs fenêtres car­reaux
le monde fond
ciels vis­ages temps
tan­dis que
cour­bés
dans la grâce des choses sans nom
nous rapetis­sons

***

avant l’arrivée
le monde était encore
ce qu’il est :
un peu­ple de mou­ettes
dans une forge enter­rée
une branche comme une femme
l’or infi­ni des mon­tagnes
et nous pau­vres
si pau­vres
gar­di­ens de l’eau

***

com­bi­en de fois
la guêpe
igno­ra
l’appel
des mûres
empier­rées ?

et toi
com­bi­en d’images
as-tu usées
sans les habiter :

con­fi­ture de figues
et de coing
sur une table

puits secs
raisins mai­gres
gravier

forge,

chapelet,

thym prunes,

et olivi­er

***

une amulette tra­vaille l’encens

lampe
prune
noix
tau­pes
pins
forges : j’habite tous mes noms

***

1.

murs sacrés
des salons
blancs
qui forgea
le chapelet
le pre­mier
ou le dernier
l’homme
appau­vri d’aube
ou le mage d’encens

lan­gage :
ni ossuaire
ni amulette
– autre présence

2.

guêpes et tau­pes
– suaire des choses

3.

guêpes et tau­pes :
ni des mots
ni des signes
mais des choses

***

1.

rien ne bouge
pas même le gravier
dans la frondai­son
c’est l’heure où
lam­pes thym prunes
le ciel jette une image
pour tous ses men­di­ants

2.

sous un arbre
c’est un même corps
qui trem­ble
de rythmes
de formes
et d’os

qu’attends-tu ?
il n’y a rien d’autre,
men­di­ant :
ce qu’on me vole
je te le rends

***

à l’heure dite
l’arbre tait
l’apparent :
un peu­ple de filles
y fix­aient les figues
avant la sai­son

Mausolée pour les miens

que savons-nous
des nôtres
sinon
le rythme d’une mâchoire
l’œil fixe
des images

énigme ou aigu­ille
quand s’assemble
sur le seuil leur trace

ô gîte
des pas­sages

***

1.

fille de l’olivier
les tau­pes t’ont ravie
aux mon­tagnes
empier­ré ton image
au matin
dans une tasse

sou­viens-toi
de la terre fidèle
à tes mains
du thym du pin
des guêpes
des figues écrasées

sou­viens-toi
des après-midis
sans pain
de ta mère
qui dor­mait
sur un sol tiède
l’été

là où tu es
c’est ton sen­tier
moitié hêtres
moitié chênes
tu règn­eras un jour
sur le monde
pau­vre et muet
où s’alourdissent les pier­res
où les cigales se changent en cri­quets

2.

chemins,
les mains
pau­vres
de ma mère

don
du jour
au jour
l’or des pays

où men­di­ent
dans une bat­ture
clan­des­tine
hommes et vignes

3.

toi qui aimes les lam­pes
et les cham­bres pau­vres
pâles
ouvre-lui une noix
— amulette du soir

4.

j’habite le muret
guêpes prunes olivi­er
de ma mère

qu’assemble
une peine
ossuaire-amulette

5.

un vil­lage pour mon père
– tuiles rouges, sap­ins et chênes
(cent ans les sépar­ent)

des prunes pour mes frères
au fond de l’allée

une forêt pour ma sœur
de faunes
– oiseaux-lyres, per­ro­quets, bar­que

et pour ma mère
(ma mère…)
l’aube triste
l’heure pau­vre
dans une tasse

6.

le gravier avant les arbres
dans l’allée
on allait ramass­er des prunes
sur la pointe de notre âge
ma mère à la fenêtre appelait sans fin
et jusqu’au soir l’île des jeux de bois

7.

à voix basse
de mon­tagne
cour­bés par la marche
du soir
quand les choses
fondent
lente­ment
dans le silence
quand les tau­pes ron­gent
les racines des vis­ages
à la porte du pin
ou de l’olivier
cigales et cri­quets,
rap­pelez-les

8.

le matin
quand rien ne par­le
à l’heure des choses
avant les images
mon frère lais­sait
une odeur
d’olives
sur la table
de thym
et de sésame

main­tenant
je vais là
où je suis
dans l’écartèlement
du jour
et des paysages

9.

ils ont le vent dans les arbres
un peu de terre dans un cartable

la chute d’un cit­ron
éclaire
leurs pas

ignore ce qu’ils savent :
la peine des lam­pes
est très grande
dans le jour pâle

sous un prunier
le chapelet
remue
mes doigts

10.

sous un cit­ron­nier
où par­le son enfance
mon père se rap­pelle
une tante : Hélène,
qui mon­tait sur une table
quand elle gag­nait aux cartes

son vis­age passe dans
le chapelet famil­ial

11.

(à ma nièce)

il n’y a pas de signes
il n’y a pas de croix
seule­ment des lignes
pour trou­ver ton doigt

ton père
ensile
des formes
– elles sont à toi

au nom des guêpes
au nom des pier­res
et des ros­es des bois

***

1.

tau­pes,
touchez ces vis­ages
rongez le grain
du chapelet
remuez la terre
pleine
comme une main trou­ve
une guêpe
dans une boîte aux let­tres

2.

là où
nous tenons les arbres
dos à bois
comme la peine
d’un plac­ard
il y a
pour chaque pierre
malade
grand pin
fau­con
mon­tagne

3.

près d’un salon blanc
oublié dans ses draps

ils ser­vent le café
et racon­tent des his­toires

lam­pes,
veillez ces vis­ages :
l’encens sort des tass­es

***

1.

sans amulette
ne l’approche pas :
comme une taupe
le bon­heur
te rongeait déjà

2.

pour faire
une amulette :
un peu de terre
une ou deux guêpes
et une lampe
ô gar­di­ennes

***

j’honore :
résine figues
prunes pins
puits lam­pes
muret
le reste
(tout le reste)
sera ôté

***

1.

ils te fer­ont cette tombe
tu me l’as mon­trée
des fleurs de tes tem­pes
des fruits de tes pieds

ils te fer­ont cette tombe
tu m’as demandé
« pas de croix pas de mar­bre »
quelques feuilles traîn­eraient

ils te fer­ont cette tombe
chaque année
de la mousse, des herbes
un lit pau­vre, rose vio­let

la même tombe
de ton corps
pas même Dieu
ne ver­rait

2.

qui dira
l’exil
des guêpes
l’absence
de l’herbe
entre les pier­res

retire
un grain
du chapelet :
– pin, ciel, gravier

3.

c’est chaque fois
le monde
et chaque fois
rien

la bat­ture
du matin :
noix
bleuets
miel

trois fenêtres
et le même ciel
pour pain

***

prends soin
de ta peine
comme d’un escar­got
au fond d’une boîte aux let­tres

***

rêves : repères de tau­pes

***

nous sommes
un peu de réel
mais bien plus
des os

le pays long
antérieures
les pier­res
pour­tant
advi­en­nent

pays long
où dure
l’instant

***

pour l’escargot
dans la coquille
le monde
com­mence et ter­mine
où il est

ni orig­ine
ni devenir

***

les yeux durent
longtemps
dans le jour pâle

dévoués
au retrait
du spec­ta­cle

***

l’odeur du gravier
dans la nuit pen­dant la marche
on reve­nait d’un potager
émi­et­té par l’orage

nos vis­ages avaient
la durée des pier­res
oublieux du jour
qui s’appauvrissait

reste le mys­tère
dans l’allée des vignes vierges
d’une échelle oubliée
et d’un cri­quet

***

qui dira
l’écaille des feuilles
— pouls de lumière
dans le jour retiré

cette image sans fin
d’écarts entre les branch­es
de vis­ages qui durent
dans l’éclair

***

1.

au repos
les choses s’assemblent
comme le temps

formes,
le monde ne s’offre
qu’en se séparant

2.

le monde n’est-il
que son mou­ve­ment ?

fais d’une lampe
un car­dan :
l’écartèlement des corps
dans l’immobilité
d’un salon

assem­ble-toi
sur un seuil
au repos

sois l’énigme
des choses
leur parole

fonds,
temps

3.

d’un seuil à l’autre
nous pressen­tions bien
un monde

mou­ettes pavés portes
les choses s’assemblent
au repos

***

nul signe
mais la bat­ture
l’invisible
sur
le doigt

***

der­rière un volet
le monde arrive
comme un arbre s’assemble
autour de ses figues

tu vois
ma chère
l’attente est aus­si douce
que l’ennui

***

il fal­lut bien août
pour que l’attente
sème l’ennui
sans quoi
une pièce
que l’on jette
serait vaine