Je reviens, je vais chercher à boire !”

Dans le vocab­u­laire de Goff­man (La Mise en scène de la vie quo­ti­di­en­ne, 1959), cet énon­cé con­stitue un petit rite et un petit drame, au sens théâ­tral du ter­me : alors qu’il/elle cherche à se désen­gager d’une inter­ac­tion qui ne ren­con­tre pas ses atten­tes, son auteur-e ménage une sor­tie accept­able de la scène.

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Il/elle est en effet soumis aux impérat­ifs de toute représen­ta­tion sociale : non seule­ment préserver sa face (l’image pos­i­tive qu’il s’imagine qu’on a d’elle/de lui) mais, bien plus, celle de ses parte­naires d’interaction. Il/elle aligne ain­si son action sur les juge­ments anticipés et pos­tulés de ces derniers (ils pour­raient se vex­er, mal le pren­dre) : pour don­ner bon­ne impres­sion, et éviter de leur faire per­dre la face, l’acteur entre­prend un tra­vail de fig­u­ra­tion. Goff­man offre une typolo­gie fine et com­plexe de ces jeux, qui peu­vent par exem­ple con­sis­ter à min­imis­er une faute (un ver­re cassé), à détourn­er la tête quand un-e ami-e rougit ou à éviter de poser des ques­tions à quelqu’un qui vient de rompre.

Dans notre cas, le tra­vail de fig­u­ra­tion con­sis­te à indi­quer aux mem­bres d’une inter­ac­tion qu’ils ne sont pas respon­s­ables du départ d’un des leurs : il n’a pas mieux à faire, il ne prend pas con­gé ; d’autres ne l’attendent pas ailleurs, un peu plus loin (puisqu’il revient !) ; il doit juste s’absenter en couliss­es quelques instants.

Il ne peut cepen­dant pas le faire n’importe com­ment et à n’importe quel moment. Les rites soci­aux sont de petites machi­nes inven­tives, per­vers­es et cru­elles, même pour celui qui les met en place : l’acteur va jusqu’à s’imposer l’échange dont il ne veut pas, en définis­sant un temps sup­port­able, à la fois pour lui et ses inter­locu­teurs, qui ne seront ni sur­pris ni vexés lors de son départ. Car il était par­ti depuis longtemps : il avait indiqué depuis le début, par de micro-sig­nes (raré­fac­tion de la parole, rat­i­fi­ca­tion machi­nale par hoche­ments de tête, etc.), qu’il par­ti­rait bien­tôt. Si les mem­bres de cette scène sont parte­naires, et non pas vic­times, c’est pré­cisé­ment parce qu’ils aident leur col­istier à sor­tir d’une inter­ac­tion qu’il risque de ressen­tir com­me oppres­san­te : à leur tour, pour éviter de lui faire per­dre la face, et pour s’éviter d’avoir à gér­er plus longtemps sa “présence absen­te”, ils font sem­blant de ne pas com­pren­dre qu’il ne revien­dra pas.

Ces petites comédies, apparem­ment anodi­nes, est “le pont que les indi­vidus jet­tent entre eux” écrit joli­ment Goff­man : ils tra­vail­lent ensem­ble à désamorcer les pièges du mon­de social et à préserver un équili­bre dont ils pressen­tent la fragilité.

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