Peut-on reconnaître la littérature numérique ? (II) oeuvres et performances

Je ne présen­terai ici que des oeu­vres et per­for­mances pro­posées lors du fes­ti­val Chercher le tex­te (voir par­tie I) ; une troisième par­tie (la dernière) accueillera ain­si d’autres créa­tions, iden­ti­fiées à par­tir de nou­veaux critères et notam­ment con­fron­tés aux con­férences du col­lo­que.

Com­me je l’avais pré­cisé dans la pre­mière par­tie de cette série, je n’ai pas pu assis­ter au fes­ti­val ; je m’appuierai donc sur la galerie des per­for­mances et des oeu­vres en ligne disponibles sur le site de l’événement (très bien fait). Dans cer­tains cas, j’ai aus­si pu com­pléter mes infor­ma­tions à par­tir de la lis­te des artis­tes, retrou­vés sur Inter­net.

Les oeu­vres et per­for­mances finale­ment retenues pour cette syn­thèse ont subi plusieurs étapes de sélec­tion : lec­ture des résumés d’abord (le para­tex­te est aus­si une manière de se posi­tion­ner), qui a d’abord per­mis d’écarter celles qui avaient été décrites trop naïve­ment ou de façon trop stéréo­typée (“mon­de virtuel”, “oeu­vre inter­ac­tive”, “oniris­me”, “immer­sion” “cybere­space”, “réal­ité aug­men­tée”, “trans­me­dia”, etc.), celles déjà vues et revues ou trop con­nues (House of Leaves) ou enfin celles qui, pour des raisons per­son­nelles (goût, déjà présen­tées ailleurs, etc.), n’ont pas attiré mon atten­tion ; répar­ti­tion en caté­gories pressen­ties (thé­ma­tiques, critères sémio-rhé­toriques, esthé­tique, etc.), à mesure que la sélec­tion pre­nait forme ; lec­ture atten­tive des oeu­vres ; nou­velle répar­ti­tion et affine­ment des caté­gories ; relec­ture des oeu­vres et prise de notes ; nou­velle répar­ti­tion et affine­ment des caté­gories ; artic­u­la­tion des notes en para­graph­es par caté­gories ; retour vers les oeuvres/performances lais­sées de côté, afin de nuancer les analy­ses et de répar­er les éventuelles injus­tices. Enfin, cer­taines n’ont pas été inté­grées à cette syn­thèse par dif­fi­culté à les artic­uler dans l’ordre dis­cur­sif qui s’est peu à peu dégagé et dont le but était pré­cisé­ment d’éviter l’empilement des présen­ta­tions. D’autres, enfin, n’étaient tout sim­ple­ment pas acces­si­bles (je pense par exem­ple au Pecha Kucha d’Anne Savel­li ou au Dossier vide de Juli­et­te Mézenc).

Statuts matériels et symboliques

Des caté­gories émer­gent de ces choix var­iés, qui traduisent une cohérence dans le pro­gram­me du fes­ti­val. Un pre­mier ensem­ble d’oeuvres pour­raient ain­si com­pren­dre celles qui inter­ro­gent à la fois leurs statuts matériels et ceux des acteurs impliqués dans leur lec­ture.

ça a toujours quelque chose d’extrême un poème”

Read­ing Club, par exem­ple, se présen­te com­me un espace inter­pré­tat­if en con­stan­te élab­o­ra­tion dans lequel une équipe de lecteurs est chargée de com­menter (avec Ether­pad) une oeu­vre choisie, en un temps lim­ité et selon des con­train­tes déter­minées. Or, l’exercice ne s’effectue pas à par­tir d’un dis­posi­tif mar­gin­al qui per­me­t­trait de dis­tinguer et l’oeuvre et son com­men­taire : les lecteurs sont au con­traire invités à la tra­vailler de l’intérieur, en son cen­tre même, de manière à la mod­i­fier :

Reading Club

Seuls des couleurs et des élé­ments typographiques matéri­alisent l’action de lecteurs anonymisés. On com­prend l’objectif d’un tel exer­ci­ce, nour­ri par les théories post­sruc­tural­is­tes sur la lec­ture, qui font du geste inter­pré­tat­if un acte qui réalise l’oeuvre.

Plus intéres­sants, les com­men­taires des spec­ta­teurs (car nous étions aus­si con­viés à par­ticiper périphérique­ment à l’expérience) dis­ent l’attente et révè­lent la présence de corps (“10 = more cof­fee!!!”), traduisent l’interrogation face au dis­posi­tif  à tra­vers des for­mules pha­tiques (“Can you see that ?”). C’est un trou­ble qui s’exprime, celui de la représen­ta­tion du corps à l’écran (“je suis une couleur ?”), dou­blé d’une inter­ro­ga­tion sur les con­di­tions de pos­si­bil­ité d’une telle entre­prise, alors même que les com­pé­tences des uns et des autres sont très dif­férentes. Ce type de com­men­taires pollinis­er le tex­te cen­tral, com­me si ce con­stat ne pou­vait que débor­der les cadres de l’écriture : “ça a tou­jours quelque chose d’extrême un poème”.

Reading Club interactivite livre

Les cadres de lecture

Toute réflex­ion sur le sup­port de lec­ture passe par un tra­vail sur le cadre de lec­ture, soit par un para­dox­al affaib­lisse­ment de ses fron­tières (et ain­si, la marge, qui louche vers le tex­te, finit par occu­per une posi­tion cen­trale) soit par son exhi­bi­tion. Dans Le Com­pagnon de route, le cadre de lec­ture (du nav­i­ga­teur) n’est plus seule­ment l’espace de visu­al­i­sa­tion du réc­it mais un élé­ment du réc­it :

Cadre lecture écran Compagnon de route

Le sup­port lui-même (les bor­ds de l’ordinateur) fait l’objet d’une atten­tion humoris­tique, qui invite le lecteur à “scotcher sur la vit­re de son ordi­na­teur” (sic) une image d’un pare-brise fourni par le créa­teur de l’oeuvre. Ain­si le cadre, qui définit tra­di­tion­nelle­ment l’espace du lis­i­ble et du vis­i­ble, devient un miroir pour le lecteur à par­tir duquel s’opère une prise de con­science ludique sur les con­di­tions d’existence de la lec­ture.

Le devenir-lecteur et la prédictibilité

Les inter­ac­tions entre le tex­te et son lecteur sont com­plex­es : l’actualise-t-il ? Est-il actu­al­isé par lui ?  Etant don­née de Cécile Portier inter­ro­ge cette intri­ca­tion en faisant de la pré­dictibil­ité algo­rith­mique son objet de réflex­ion. Les dis­posi­tifs d’écriture (boîte de saisie sur Google, par exem­ple), en nous sug­gérant des phras­es ou des mots, nous anticipent en effet de quelques mil­li-sec­on­des, pour nous ramen­er dans un ordre économique, celui d’une requête nor­mal­isée, stéréo­typée, encadrée par la pub­lic­ité. Le con­stat est sans appel : “tout est déjà écrit”.

Le texte et sa détermination

Mou­vant, en per­pétuelle élab­o­ra­tion, le tex­te, cet être vivant, béné­fi­cie d’un degré plus ou moins grand d’autonomie, selon les posi­tion­nements académiques, lit­téraires ou com­mer­ci­aux.

Altération et circulation

C’est à par­tir d’une métaphore que Luc Dall’Armellina tra­vaille cette autonomie (on peut voir un extrait de sa per­for­mance sur le site de François Bon). Sa per­for­mance (Flu) fait des mots des objets mou­vants  qui, de bouche en bouche, se repren­nent, s’altèrent, se défor­ment, pren­nent de nou­veaux chemins, témoignent de la vital­ité du tex­te et de son emprise sur ceux qui le pronon­cent. Car dans la salle, le pub­lic est invité à le suiv­re sur un promp­teur qui ryth­me la lec­ture et lui impose sa pro­pre cadence. Ain­si, le tex­te s’engendre-t-il lui-même ; il croît à par­tir de ses pro­pres forces et de sa pro­pre logique.

Un hasard déterminé

À l’inverse, Johan­nes Heldén ne lui recon­naît qu’une autonomie rel­a­tive dans Evo­lu­tion. Certes, grâce au pro­gram­meur Håkan Jon­son, il se génère tout seul et indéfin­i­ment, sans néces­siter de manip­u­la­tion par­ti­c­ulière :

Evolution texte poétique Johannes Heldén artiste visuel

Mais cette autonomie est rel­a­tive et con­train­te : si les mots réap­pa­rais­sent, c’est à par­tir d’une logique poé­tique (tra­vail du blanc et de l’espace) et tech­nique (algo­rith­mique) déter­minée en amont, qui se répète tou­jours selon les mêmes procé­dures et le même mou­ve­ment.

Requêtes sur Google et plasticité textuelle

Une main préside tou­jours à l’autonomisation du tex­te. Le pas­sage des “cadavres exquis” des sur­réal­is­tes aux “exquis­es requêtes” en témoigne. 7 étapes suff­isent (voir les expli­ca­tions) pour fab­ri­quer un tex­te à par­tir de requêtes lancées sur Google. Mais les résul­tats obtenus sont tem­porelle­ment évo­lu­tifs : Google indexe tou­jours plus de doc­u­ments dont cer­tains auront, à un moment don­né, plus de vis­i­bil­ité. Or, ce sont les pre­miers résul­tats qui comptent dans ce jeu. De la même façon, Flux RSS fait jail­lir des mots de flux rss col­lec­tés et en per­pétuelle évo­lu­tion, qui sat­urent les résul­tats ain­si obtenus et néces­si­tent une épu­ra­tion con­stan­te, un oubli.

Le tex­te est tou­jours ten­du entre la matière et la forme : était-il déjà là, disponible, dans l’attente d’une main (d’une déter­mi­na­tion, dans le vocab­u­laire d’Aristote) pour lui don­ner forme (c’est-à-dire le lim­iter, le cir­con­scrire) ou bien n’existe-t-il qu’au moment de sa pro­duc­tion ? L’alternative n’est pas ten­able, matière et forme n’étant sont jamais séparées : tout est en par­tie actu­al­isé et en par­tie virtuel (poten­tiel) ; un tex­te est en par­tie déjà (l’ensemble des tex­tes indexés par Google) et poten­tielle­ment déjà ailleurs (ce que nous pou­vons faire de ce tex­te : copier/coller, etc.), com­me il aspire à tou­jours moins d’indétermination et à tou­jours plus de déf­i­ni­tion. C’est pourquoi nous pou­vons découper une masse informe et infinie en un tex­te (pro­vi­soire­ment) ten­able et défini : vivan­te, la matière textuelle assure sa survie en se ren­dant sociale­ment disponible à sa trans­for­ma­tion.

Protée, figure du texte

Mais le tex­te fuit : chaque fois que nous le tenons fer­me­ment, il nous glis­se entre les mains. Com­me Pro­tée, il ne se lais­se pas facile­ment définir. La petite brosse à dépous­siér­er la fic­tion de Philippe Bootz, oeu­vre espiè­gle et moqueuse, invite le lecteur à s’activer pour décou­vrir un tex­te qui ne cesse de lui échap­per :

Littérature numérique Bootz marquise valéry

Le clin de l’oeil ironique à Paul Valéry (“His­toire iné­narrable de la mar­quise qui ne sor­tit pas à cinq heure”) dit le refus des codes romanesques, le refus de racon­ter une his­toire à par­tir d’un lan­gage con­tin­gent (la mar­quise, dirait Valéry, pour­rait sor­tir à cinq ou six heures : la face du roman n’en serait pas changée), le refus d’un lan­gage qui ne serait pas néces­saire, c’est-à-dire poé­tique. L’histoire importe moins que sa forme.

Topographie de la lecture

La fuite du tex­te se dou­ble d’une réflex­ion sur les moyens de le localis­er et de le tenir en main. L’oeuvre de Car­pen­ter (and by islands I mean para­graphs) est à ce titre exem­plaire : elle fait de la métaphore mar­itime une métaphore heuris­tique, opéra­toire, capa­ble de nous guider dans la mer du tex­te à par­tir de sa délim­i­ta­tion ter­ri­to­ri­ale. Ce ter­ri­toire est la page ou le plan sur lequel nous pro­je­tons les sig­nes que nous avons extraits du mon­de pour l’ordonner et le voir à la bon­ne dis­tance.

and by islands I mean paragraph Carpenter page réflexion

Le kaléidoscope de la réalité et l’espace du jeu

Les vari­a­tions entre les oeu­vres de lit­téra­ture numérique se situent peut-être au niveau des répons­es apportées à ces ten­sions (le tex­te et sa déter­mi­na­tion, sa vis­i­bil­ité et son efface­ment, son expan­sion et sa délim­i­ta­tion, etc.). Cer­taines auront ten­dance à accorder plus ou moins d’importance à ce qui déter­mine le tex­te et notam­ment à ceux qui le manip­u­lent. Dans cette per­spec­tive, le lecteur pour­ra être appelé à con­stituer son par­cours de lec­ture à par­tir de l’agrégation de frag­ments et de la prise en compte de points de vue qui con­stituent le kaléi­do­scope de la réal­ité.

J’ai peut-être inventé cette histoire mais ce qui importe, c’est ce qu’il en reste”

Le tex­te — encore lui — se prête bien à ce type d’investigation, com­me il désigne éty­mologique­ment un tis­su et, par con­séquent, les opéra­tions de rapiéçage qui le ren­dent pos­si­ble. Dans Con­duit d’aération, par exem­ple, le lecteur est amené à choisir des par­cours qui doivent l’éclairer sur une mort étrange, celle d’un cer­tain Mohamed retrou­vé dans un con­duit d’aération :

Mais seules des pis­tes peu­vent être pro­posées, à par­tir de critères vraisem­blables (ce qui aurait pu arriver, compte tenu de lois de cohérence inter­nes et exter­nes au réc­it) : au lecteur de pren­dre le relai. C’est pourquoi A. Saem­mer (ou plutôt le nar­ra­teur), qui a par­ticipé au pro­jet, dit : “J’ai peut-être inven­té cette his­toire mais ce qui importe, c’est ce qu’il en reste” : l’oeuvre exis­te pour celui qui la tra­vaille et qui en reste mar­qué par elle.

l’un des moyens de par­venir à la con­nais­sance de soi est de con­stru­ire un labyrinthe qui vous ressem­ble. (Man­di­ar­gues)

Ce lecteur peut s’appuyer sur un ensem­ble de ressources (pho­tos, tex­te, etc.) pour con­stituer l’histoire, en suiv­re les ram­i­fi­ca­tions et décou­vrir ou con­stru­ire le labyrinthe mémoriel des per­son­nages, qui est aus­si le sien, qu’il ordon­ne peu à peu, tâton­nant, à mesure qu’il com­prend com­ment fonc­tion­ne le dis­posi­tif de lecture1De même fonc­tion­ne Queer­skins, his­toire d’amour gay dans les années 80..

Dérives et pulsions d’errance

Com­ment partager un mon­de com­mun s’il se présen­te frag­men­té et se recom­pose chaque fois sin­gulière­ment ? Dérives traduit bien cette dif­fi­culté : cha­cun des par­tic­i­pants du pro­jet porte un regard per­son­nel sur sa ville (Mon­tréal). Mais le but n’est pas d’épuiser la réal­ité en accu­mu­lant des points de vue var­iés et isolés. En effet, ces regards dia­loguent entre eux (échanges cadrés par Twit­ter, répons­es des uns aux autres) et trou­vent dans le geste édi­to­ri­al (index, biogra­phie, table, etc.) l’ordre qui leur man­quait, mal­gré la pul­sion d’errance encour­agées par le pro­jet face aux rou­ti­nes du quo­ti­di­en et aux tra­jec­toires automa­tisées :

Dérive 1
Tex­te de Benoît Bor­de­leau : http://benoitbordeleau.tumblr.com/post/1377859657/fragments-impressionnistes-pour-ce-qui-sest-tu
Dérive 2
Répon­se de Vic­to­ria Wel­by : http://victoriawelby.ca/blogue/ce-qui-disparu

Le web comme terrain de jeu

Dans d’autres oeu­vres, la frag­men­ta­tion devient l’instrument d’un jeu de pis­tes. Depuis des années, Jason Nel­son pro­duit des tex­tes poé­tiques qu’il dis­sémine partout sur le web, dans des lieux a pri­ori incon­grus (Google Groupes, forums musi­caux, etc.), et que l’internaute est chargé de retrou­ver à par­tir d’un mot-clé (Arc­ti­cacre). Le web se trans­forme en un vaste espace ludique qui détourne les usages asso­ciés aux moteurs de recherche.

littérature numérique digital writing tournoi poétique

Tour­na­ment of la Poéstry, créé par Wit­tig, Rock, Bouchardon et Mari­nopousse encore plus loin cette logique en mobil­isant plusieurs joueurs autour de “net­prov”, de petits tex­tes impro­visés col­lab­o­ra­tive­ment sur Inter­net, à par­tir de plusieurs dis­posi­tifs qui se répon­dent. Pour le fes­ti­val Chercher le tex­te, les inter­nautes pou­vaient incar­n­er un des qua­tre “cham­pi­ons” pro­posés et iden­ti­fiés par un hash­tag unique (#phi #rog #jaq #guy) en élab­o­rant sur Twit­ter de petits poèmes bilingues à par­tir de thèmes imposés, aus­si bien com­préhen­si­bles par des anglo­phones que par des non-anglo­phones, des fran­coph­o­nes que des non-fran­coph­o­nes.

Ce pour­rait bien être là une répon­se à une métaphore (celle de Babel), qui sert depuis quelques années à illus­tr­er la mul­ti­plic­ité des lan­gages régis­sant Inter­net : une force nous pousse à nous com­pren­dre, à aller les uns vers les autres, à aug­menter un peu plus notre niveau de com­préhen­sion et à affais­ser un peu plus notre degré d’incompréhension. Cette opéra­tion, écrit Goff­man, est :

le « [p]ont que les indi­vidus jet­tent entre eux et sur lequel ils s’engagent momentanément dans une com­mu­nion mutuelle­ment soutenue. Cette étincelle, et non l’amour sous ses formes les plus vis­i­bles, est ce qui illu­mine le mon­de. » (Rites d’interaction, Minu­it, 1967, p. 104)

Ecriture et pouvoir, visible et invisible

poésie informatiqueToute réflex­ion sur l’écriture, la langue ou le lan­gage est une réflex­ion sur le pou­voir que déti­en­nent aujourd’hui nos scribes (les codeurs, les infor­mati­ciens, les ingénieurs), des organ­i­sa­tions (W3C, IDPF, etc.) et des entre­pris­es. Maîtris­er l’écriture, c’est donc maîtris­er un ordre du mon­de. Or, l’écriture infor­ma­tique est opaque : inscrite dans un logi­ciel, elle néces­site une tra­duc­tion graphique pour être lis­i­ble par des pro­fanes. Si tra­di­tion­nelle­ment, la sur­face d’écriture est un espace de com­mu­ni­ca­tion avec l’invisible, cette sur­face fait aujourd’hui de l’écriture l’invisible avec lequel nous com­mu­niquons au moyen de nos gestes, de notre activ­ité à l’écran. Lev­er le voile, ren­dre vis­i­ble le code et, à ter­me, le maîtris­er, revient, dans cette per­spec­tive, à com­mu­ni­quer avec l’au-delà de notre écri­t­ure alphabé­tique. getLiter­net de Roman Brom­boszcz extrait de pages web des élé­ments de leur code infor­ma­tique (“class”, etc.) ou de leur pro­to­cole de nav­i­ga­tion (“http”) qu’il artic­ule à des tex­tes tirés du site Liter­net (un site polon­ais, où les lecteurs et les auteurs peu­vent échang­er) pour con­cevoir des poèmes “bilingues” (ci-con­tre).

Dans ce jeu de dévoile­ment entre le vis­i­ble et l’invisible, le corps peut aus­si jouer le rôle de révéla­teur (ou de médi­a­teur entre les deux mon­des). Ain­si, dans Tran­sient self-por­trait, le lecteur doit d’abord utilis­er ses doigts pour activer le tex­te puis sa voix pour le faire appa­raître. Il décou­vre alors peu à peu ce qu’il pen­sait sans doute absent, abreuvé de dis­cours abêtis­sants sur l’immatérialité sup­posée du numérique : il décou­vre son vis­age, dont l’écran n’est rien d’autre que le miroir.

Les littératures numériques

Ce par­cours som­maire des oeu­vres pro­posées lors du fes­ti­val Chercher le tex­te rend compte d’une grande diver­sité, cepen­dant cohérente : des ten­dances se dessi­nent, notam­ment dans l’attention portée à la matéri­al­ité des dis­posi­tifs de lec­ture et dans une réflex­ion sur les statuts de leurs acteurs. Le risque, pour­tant, à opposer une “lit­téra­ture numérique” (expéri­men­tale, réflex­ive) à une “lit­téra­ture sur écran”, en réac­ti­vant l’opposition entre tran­si­tiv­ité et intran­si­tiv­ité, est de passer à côté d’oeuvres qui auraient sans doute plus à nous appren­dre sur la lit­téra­ture.

Notes   [ + ]

1. De même fonc­tion­ne Queer­skins, his­toire d’amour gay dans les années 80.

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