Usages et pratiques : quelles différences (7/7) conclusion

Ce grand détour réflex­if avait un objec­tif : réac­tiver la dis­tinc­tion entre l’usage et la pra­tique en dépas­sant celle que mobilisent les ten­ants des études sur les usages, qui ont ten­dance à ne voir dans la pra­tique qu’une actu­al­i­sa­tion de l’usage (ou l’inverse ; et l’on voit com­bi­en ces dis­tinc­tions, qui se con­tre­dis­ent, sont hasardeuses). Elles sont trib­u­taires d’une appro­pri­a­tion dis­ci­plinaire par­fois super­fi­cielle et d’une trans­for­ma­tion his­torique de notions philosophiques (com­me l’action ou la trace) qui se sont pro­gres­sive­ment déplacées alors que nos sociétés occi­den­tales se laï­ci­saient (le pas­sage s’est effec­tué à par­tir des Lumières et a été amor­cé à la Renaissance1CHARRAK, André, “Action” dans Grand Dic­tio­n­naire de la Philoso­phie, Larousse/ CNRS Edi­tions, 2013.). Ain­si, dès les années 80 et dans les sci­ences sociales, la ques­tion n’était plus de savoir quelle est notre marge de lib­erté, dans un uni­vers créé par Dieu, mais plutôt de com­pren­dre com­ment se com­por­tent les con­som­ma­teurs ou les téléspec­ta­teurs dans un super­marché ou face à la télé. De la même façon, la réflex­ion sur la trace ne revient plus, en Sci­ences de l’Information et de la Com­mu­ni­ca­tion, à s’interroger sur le degré de présence du div­in dans le mon­de (com­me chez Plot­in, Der­ri­da ou Lév­inas) mais à envis­ager les prob­lèmes com­mu­ni­ca­tion­nels, tech­niques voire économiques qu’elle soulève. Il reste cepen­dant à faire une his­toire de ces trans­for­ma­tions notion­nelles, qui mon­tr­eraient com­ment elles sont réélaborées par dif­férentes dis­ci­plines, compte tenu de l’état des men­tal­ités, des normes académiques, des posi­tion­nements insti­tu­tion­nels, peut-être même car­riéris­tes.

Poser deux tra­di­tions, der­rière les usages et les pra­tiques, per­met égale­ment d’éviter des dis­tinc­tions ana­ly­tiques qui puisent dans les exem­ples lan­gagiers la force de leur argu­men­ta­tion (nous ne diri­ons ain­si pas “je pra­tique une tablet­te” mais “je pra­tique le ten­nis”, pas “j’use le ten­nis” mais “j’use une tablet­te”, etc.), com­me si la langue était naturelle­ment judi­cieuse et qu’elle n’était pas égale­ment por­teuse, en tant que pro­duc­tion humaine, de négo­ci­a­tions lan­gag­ières inces­san­tes, fluc­tu­an­tes, impar­faites. Dans cette per­spec­tive, la dis­tinc­tion entre usages et pra­tiques se com­prend alors essen­tielle­ment à par­tir d’un cou­ple sécu­laire (sujet/objet) et de notions clas­siques (agent/patient) : user d’un objet con­sis­te à l’user, c’est-à-dire à con­stater des traces d’usure suite à sa manip­u­la­tion; la pra­tique, quant à elle, englobe l’objet dans une activ­ité qui se pense notam­ment à par­tir de lui2Jacques-François Marchan­dise fait juste­ment remar­quer que cette dis­tinc­tion tient dif­fi­cile­ment avec “le” numérique : “on par­le sou­vent d’usages à pro­pos des out­ils (le sty­lo, le télé­phone) et de pra­tiques à pro­pos de nos pra­tiques sociales (écrire une let­tre d’amour, appel­er un ami), mais les dis­posi­tifs numériques ren­dent de plus en plus sou­vent cette dis­tinc­tion malaisée, cer­taines pra­tiques s’identifiant dans un pre­mier temps aux out­ils et aux plate­formes tech­niques qui en sont les vecteurs (je blogue). . Ain­si, “les objets typ­iques de l’usage, ce sont les pro­duits man­u­fac­turés, les objets tech­niques : chaus­sures, marteau, cafetière, que l’on oublie ou jet­te dès qu’ils ne ser­vent plus.” 3BENATOUÏL, Thomas, “J’écris pour des util­isa­teurs” dans OULCHEN, Hervé, Usages de Fou­cault, PUF, 2014.) L’usage désign­erait alors “la pra­tique par laque­lle on met quelque chose dont on dis­pose au ser­vice de ses besoins, ses intérêts, ses objec­tifs, ses pro­jets pro­pres.” (p. 31)

L’étude des intérêts, objec­tifs, pro­jets, besoins revient tra­di­tion­nelle­ment à la philoso­phie de l’action et de la praxis4Dans le lan­gage (dit) com­mun, leur con­fu­sion vient de sens rel­a­tive­ment proches, attestés depuis le Moyen Age. Dès l’antiquité la prax­is est liée à l’éthique : agir, c’est bien agir dans la cité en vue d’un but. Or, dès 1170, l’usage désigne à la fois la cou­tume, l’habitude et les bon­nes manières tout en ren­voy­ant au “fait d’appliquer, de faire agir (un objet, une matière), pour obtenir un effet qui sat­is­fasse un besoin” (Le Grand Robert de la langue française.). Mais depuis Fou­cault et Certeau (voir par­tie I), ce champ s’est trou­vé pénétré par d’autres approches. Ain­si, “l’usage du ter­me d’usage est aujourd’hui large­ment répan­du, non seule­ment pour car­ac­téris­er l’application de tel ou tel sys­tème de pen­sée à la réal­ité sociale con­tem­po­raine, son appro­pri­a­tion à d’autres fins que celles pour lesquelles il a été conçu, mais tout autant pour désign­er, de l’intérieur des sci­ences sociales, un cer­tain reg­istre d’appréhension soci­ologique, eth­nologique, plus rarement philosophique, des com­porte­ments et des moeurs” 5POTTE-BONNEVILLE, Math­ieu, “Fou­cault : de l’usage à l’usager” dans OULCHEN, Hervé, Usages de Fou­cault, PUF, 2014.). On peut donc bien con­sid­ér­er que l’usage et la pra­tique relèvent de deux tra­di­tions d’analyse dif­férentes des moyens par lesquels l’homme trans­forme le mon­de.

Les études des usages sem­blent s’être dis­tin­guées — pour des raisons de posi­tion­nements insti­tu­tion­nels sans doute — des études des pra­tiques, ou des théories de l’action, en nég­ligeant ou min­imisant leur héritage philosophique, théologique, ontologique, éthique et en se restreignant à quelques objets d’analyse. Les deux tra­di­tions sont cepen­dant toutes les deux ten­dues vers une même ambi­tion : com­pren­dre mieux l’homme et son rap­port au mon­de ; elles choi­sis­sent dès lors d’en faire un point d’aimantation des objets.

Notes   [ + ]

1. CHARRAK, André, “Action” dans Grand Dic­tio­n­naire de la Philoso­phie, Larousse/ CNRS Edi­tions, 2013.
2. Jacques-François Marchan­dise fait juste­ment remar­quer que cette dis­tinc­tion tient dif­fi­cile­ment avec “le” numérique : “on par­le sou­vent d’usages à pro­pos des out­ils (le sty­lo, le télé­phone) et de pra­tiques à pro­pos de nos pra­tiques sociales (écrire une let­tre d’amour, appel­er un ami), mais les dis­posi­tifs numériques ren­dent de plus en plus sou­vent cette dis­tinc­tion malaisée, cer­taines pra­tiques s’identifiant dans un pre­mier temps aux out­ils et aux plate­formes tech­niques qui en sont les vecteurs (je blogue).
3. BENATOUÏL, Thomas, “J’écris pour des util­isa­teurs” dans OULCHEN, Hervé, Usages de Fou­cault, PUF, 2014.
4. Dans le lan­gage (dit) com­mun, leur con­fu­sion vient de sens rel­a­tive­ment proches, attestés depuis le Moyen Age. Dès l’antiquité la prax­is est liée à l’éthique : agir, c’est bien agir dans la cité en vue d’un but. Or, dès 1170, l’usage désigne à la fois la cou­tume, l’habitude et les bon­nes manières tout en ren­voy­ant au “fait d’appliquer, de faire agir (un objet, une matière), pour obtenir un effet qui sat­is­fasse un besoin” (Le Grand Robert de la langue française.
5. POTTE-BONNEVILLE, Math­ieu, “Fou­cault : de l’usage à l’usager” dans OULCHEN, Hervé, Usages de Fou­cault, PUF, 2014.

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