Usages et pratiques : quelles différences ? (5/7) Quatre théories contemporaines sur l’action et la pratique

Com­me on l’a vu dans la par­tie I, c’est à la fin du 19ème s et au début du XXème s qu’eut lieu l’articulation entre la prax­is et la polis, à par­tir de 4 philoso­phies (théorie sociale de Marx, exis­ten­tial­is­me de Kierkegaard, prag­ma­tisme et philoso­phie ana­ly­tique). La philoso­phie de l’action, essen­tielle­ment ana­ly­tique dans sa ver­sion con­tem­po­raine, à tra­vers Descombes notam­ment, a en effet cher­ché à réin­tro­duire l’homme dans sa réflex­ion sur la prax­is-euprax­is (raison pra­tique pure). Des liens ont donc été trou­vés entre la pra­tique instrumentale/technique et la pra­tique morale.

Dans les sci­ences humaines, on doit à Joas (voir égale­ment la par­tie I) d’avoir con­testé ou min­imisé la seule com­pé­tence des philosoph­es à met­tre au point “une théorie adéquate de l’action humaine”. Il faut dire que ces derniers l’aidèrent à légitimer l’approche des sci­ences humaines : Austin, philosophe de l’action, esti­mait ain­si que nous ne savons pas ce qu’est l’action parce que nous en par­lons en ter­mes généraux, sans la situer (Bal­libard, Laugier, 2004). Ce sai­sisse­ment de l’action à par­tir d’un cadre spa­tial, tem­porel, cul­turel, social ne suf­fit cepen­dant pas. Joas estime ain­si que si de nom­breuses dis­ci­plines (soci­olo­gie, économie, etc.) se sont intéressées à l’action humaine, aucune n’est réelle­ment par­v­enue à ren­dre compte de “la dimen­sion créa­tive de l’agentivité humaine”.

Ce con­stat est sévère (et il est par ailleurs partagé par les soci­o­logues de l’action ; voir Quéré, 2006) mais c’est peut-être parce qu’il fut fait dans les années 90, alors que com­mençaient à se dévelop­per de nom­breuses théories sur la pra­tique et l’action humaine dans les sci­ences humaines1Dans les lig­nes qui suiv­ent, les ter­mes de “pra­tique” et d’”action” auront le même sens et désigneront la prax­is-poê­sis. . On a déjà vu dans la par­tie I, par exem­ple, qu’un “tour­nant pra­tique” avait irrigué de nom­breuses dis­ci­plines (sci­ences des organ­i­sa­tions, micro-analy­se de l’activité humaine, sci­ence stud­ies, etc.) qui béné­fi­cièrent en par­tie des travaux de la philoso­phie de l’action (les “aligne­ments soci­aux” de Rouse rap­pel­lent par exem­ple le “ray­on d’action” de Descombes).  Ce tour­nant pra­tique est porté en France par Chris­tian Jacob qui pro­pose, avec son anthro­polo­gie des savoirs, une méthodolo­gie prenant en compte l’activité humaine let­trée dans toute ses dimen­sions tech­nique, spa­tiale, tem­porelle, inter­ac­tion­nelle.

Les domaines informatique/numérique/technique ont égale­ment béné­fi­cié de cet héritage. En France, nous avons surtout l’habitude d’entendre par­ler du courant des “usages” qui depuis des décen­nies étudie le rap­port de l’humain avec l’ordinateur (voir par­tie I). Or, d’autres courants se sont con­sti­tués, qui ont cher­ché à dépasser le cog­ni­tivis­me en affir­mant la néces­sité d’étudier le sujet dans ses dimen­sions sociales, matérielles, techniques2Les lig­nes qui suiv­ent puisent large­ment dans l’habilitation de Yan­nick Prié sur “La phénoménolo­gie des inscrip­tions numériques”. On pour­ra aus­si con­sul­ter “D’une soci­olo­gie de la médi­a­tion à une prag­ma­tique des attache­ments” d’Antoine Hen­nion, qui four­nit une archéolo­gie intime de toutes les notions qui suiv­ent. , c’est-à-dire d’analyser “l’agir en sit­u­a­tion” (Quéré, 2006).

L’Action Située

L’Action Située, par exem­ple, con­sid­ère que “[l]‘action est le fait même de créer le sens” (Prié, 2011, p. 32). Autrement dit : l’acteur est dans une rela­tion de co-con­struc­tion avec son envi­ron­nement qui, prospec­té, étend sa carte men­tale et favorise son indi­vid­u­a­tion à mesure qu’il s’en saisit, le manip­ule, en fait une ressource et un sup­port de son action. Ain­si, l’acteur fait émerg­er le mon­de sig­nifi­ant en lien avec son envi­ron­nement (arte­facts et acteurs soci­aux). La soci­olo­gie de l’action ne s’intéresse donc pas seule­ment à la délibéra­tion et au choix rationnel, con­traire­ment à la philoso­phie.

Les unités significatives

L’action est dite “située” parce que le tra­vail du chercheur con­sis­te à saisir le cours de l’action en iden­ti­fi­ant “ce qui, dans l’interaction avec l’environnement, est effec­tive­ment perçu et inter­prété par l’utilisateur” (idem, p. 33). Pour cela, des unités sig­ni­fica­tives sont repérées “cor­re­spon­dant à des moments de sta­bilité de l’expérience de l’acteur, éventuellement enchassées dans des unités plus longues qui caractérisent l’engagement à plus long ter­me dans la sit­u­a­tion” (p. 33)

Ces unités s’inscrivent en effet dans une série et non pas une suc­ces­sion : “chaque acte sort d’un autre et ouvre la voie à ceux qui suiv­ent, et le point d’arrivée est fonc­tion de ce qui a précédé”. Ain­si, “l’agent se règle […] sur les résul­tats des opéra­tions effec­tuées et sur les change­ments con­sé­cu­tifs de l’objet sur lequel porte son activ­ité, en fonc­tion du résul­tat visé; il est aus­si en alerte sur ce qui va ou peut se pro­duire.” (Quéré, 2006)

Des objets en transformation permanente

Une telle con­cep­tion, très proche du con­struc­tivis­me de Knorr Ceti­na (voir la par­tie I), envis­age les objets com­me “à trans­former, à utilis­er, à con­som­mer, à apprécier, à respecter, à hon­or­er” (Quéré, 2006). Pour autant, ils béné­fi­cient d’une cer­taine sta­bil­ité ini­tié par le procès ou le pro­jet. Ils sont ain­si ten­dus vers le fixe et le mou­vant, com­me toute ques­tion dans la philoso­phie antique.

De l’agent-partenaire (acteur) au sujet d’action (agent)

Dans cette per­spec­tive, l’agent n’est qu’un parte­naire (ou acteur), qui n’est pas au cen­tre de l’analyse mais pris dans un ensem­ble d’objets, de sit­u­a­tions et d’événements. Le prob­lème est donc de savoir “par quelles opéra­tions il passe de ce statut de parte­naire à celui de “sujet d’action.”” (Quéré, 2006)

Régime d’accomplissement/régime de description et les deux fins de l’action

L’Action Située dis­tingue, pour répon­dre à ce prob­lème, un régime d’accomplissement et un régime de descrip­tion (Quéré, 2006) :

  • Le pre­mier régime con­cerne la fin de l’action, le but vers lequel est ten­du l’agent, pour lequel il mobilise (ou plutôt : est mobil­isé) un cours d’action où se ren­con­trent des objets, des événe­ments, des sit­u­a­tions.
  • Le sec­ond régime mobilise au con­traire un sujet pra­tique (un agent) qui ordon­ne les faits, choisit, pro­jet­te des inten­tions. Ce sujet-là est celui de la philoso­phie de l’action, présen­tée plus haut. Parce qu’il est capa­ble d’expliquer ou de jus­ti­fier ses choix, toute l’analyse con­sis­te donc à met­tre au jour et à décrire ses motifs, com­pris com­me “des choses éminem­ment sociales et nor­ma­tives” et non plus seule­ment des états psy­chologiques ou des ressorts de l’action (Quéré, 2006).

Les deux fins de l’action

La soci­olo­gie de l’action (ou Action Située) refuse en effet de con­cevoir l’action à par­tir de fins qui se présen­teraient au préal­able. Elle dis­tingue au con­traire :

  • des fins “pre­scrites de l’extérieur du procès de l’action” (ce qu’on pro­jet­te de faire)
  • et des fins “qui se for­ment au sein même de l’action” (Quéré, 2006), selon la con­cep­tion prag­ma­tis­te de Dewey.

La cognition distribuée

La deux­ième théorie d’importance — sans doute la plus nova­trice — est la Cog­ni­tion Dis­tribuée, mise au point à lUni­ver­sité de Cal­i­fornie par Hutchins et Hol­lan. Com­me l’Action Située, elle est man­i­feste­ment d’inspiration con­cep­tu­al­is­te-réal­is­te (voir plus haut sur les uni­ver­saux) et con­sid­ère ain­si que la cog­ni­tion se joue aus­si bien dans les choses que “dans l’esprit qui les représen­te” (Tiercelin, 2013). Plus pré­cisé­ment, elle con­sid­ère que [toute] action util­isant un envi­ron­nement fam­i­lier équipé et sta­bil­isé per­met de dis­tribuer sa cog­ni­tion.” (Conein, 2004, p. 59)

L’artefact : une aide cognitive externe

Ses ten­ants mènent ain­si des études très fines des arte­facts mobil­isés par un agent (notes de tra­vail, tableaux de bord, etc.) et des indi­vidus en présence dans un espace, de manière à iden­ti­fier et mesur­er l’introduction, le stock­age et la trans­for­ma­tion de représen­ta­tions : “[u]ne infor­ma­tion peut par exem­ple entr­er dans le système sous le forme d’un mail, puis passer dans la mémoire d’un indi­vidu, avant d’être écrite sur un post-it, puis finale­ment lue au téléphone.” (Prié, p. 42) Dans cette per­spec­tive (organologique), les arte­facts appa­rais­sent com­me des aides cog­ni­tives exter­nes et com­me des moyens d’étendre le sys­tème cog­ni­tif au-delà des lim­ites d’un organ­is­me vivant (Conein, 2004).

Représentation de surface, représentation interne

C’est égale­ment la dynamique du sys­tème des agents qui intéresse la Cog­ni­tion Dis­tribuée et la manière dont l’introduction d’un arte­fact rejoue tou­jours ce sys­tème tem­po­raire­ment sta­bil­isé. L’appropriation de l’artefact passe alors par la ren­con­tre entre la représen­ta­tion de sur­face (ce que l’utilisateur perçoit de l’objet) et la représen­ta­tion interne (le fonc­tion­nement de l’objet).

L’espace de travail

Dans le domaine infor­ma­tique, par exem­ple, la Cog­ni­tion Dis­tribuée con­sid­ère l’espace de tra­vail com­me un endroit où un agent utilise un envi­ron­nement sta­bil­isé par divers objets fonc­tion­nement assem­blés. Ain­si, com­me dans une cuisine, “la tâche s’accomplit […] en déplaçant des objets et en les rangeant selon la pri­or­ité du rôle qu’il occu­pe dans la tâche qu’on est en train de réalis­er.” (Conein, 2004, p. 61) La sta­bil­i­sa­tion naît alors de la local­i­sa­tion physique des objets qui per­met de doter les choses d’une sig­ni­fi­ca­tion à par­tir de la manip­u­la­tion.

Dès lors, l’espace de tra­vail est frag­mentable en régions selon la local­i­sa­tion physique des objets :

  • La pre­mière région est dite publique/privée et se décom­pose donc entre un espace égo­cen­tré et un espace pub­lic de range­ment.
  • La deux­ième région con­cerne le degré de prox­im­ité et d’éloignement des arte­facts de la main, posi­tion­nés selon leur util­ité dans l’action.
  • La troisième région est appelée “Cor­ri­dor” et désigne un espace inter­mé­di­aire où les objets atten­dent, en vue d’une util­i­sa­tion future. Plus pré­cisé­ment, ils se trou­vent au bord de la zone manip­u­la­toire où sont les objets déjà mobil­isés et à dis­tance de la région des objets rangés.
  • La qua­trième région con­cerne l’écran de l’ordinateur. Elle est conçue com­me infor­ma­tion­nelle et manip­u­la­toire. En effet, toute inter­face fait peut-être de l’ordinateur un out­il mais l’interaction avec lui n’est pas qu’un mode d’exécution de l’action; elle co-con­stru­it au con­traire l’action, l’articule à la tech­nique, à ses pos­si­bil­ités et à ses con­train­tes.
  • La cinquième région (infor­ma­tion visuelle et spa­tiale) fait de ce qui est ren­voyé à l’agent à par­tir de l’objet non pas un énon­cé mais une infor­ma­tion utile à l’action, c’est-à-dire un sup­port pour déclencher une rou­tine d’exécution.

Les “tactiques routinisées”

L’environnement est ain­si conçu de manière dynamique : il se mod­i­fie pro­gres­sive­ment et se frag­mente, tout en se sta­bil­isant à inter­valles réguliers. Ain­si, des “tac­tiques rou­tin­isées” peu­vent émerg­er, “véri­ta­bles rac­cour­cis pour aller plus vite en exploitant les inter­dépen­dances mutuelles entre les objets fam­i­liers selon la façon dont ils sont groupés” (Conein, 2004, p. 64).

Ecran(s) et interactions : comment partager un foyer commun d’attention ?

L’intérêt porté aux espaces de tra­vail a bien évidem­ment amené la Cog­ni­tion Dis­tribué à étudier la manière dont les gens se coor­don­naient à par­tir d’écrans con­nec­tés lors d’une ses­sion coopéra­tive. Ain­si, l’ordinateur est conçu com­me un objet à par­tir duquel se con­stru­it deux types de regard :

  • un regard déic­tique où l’agent 1 regarde l’agent 2 qui regarde l’ordinateur.
  • un regard mutuel où l’agent 1 regarde l’agent.

Or, sans une étude fine des sit­u­a­tions de coopéra­tion, les inter­faces ne sont pas des aides exter­nes adéquates. Il faut en effet bien com­pren­dre qu’une équipe mobilise tou­jours des activ­ités de coor­di­na­tion matéri­al­isées dans des out­ils tem­porels (agen­da, plan­ning, etc.) et “des procé­dures de prise de parole” (Conein, p. 71). Une “équipe” se com­prend dès lors com­me un groupe­ment d’individus struc­turés tem­porelle­ment et spa­tiale­ment autour d’objectifs com­muns. Autrement dit : une équipe est un groupe d’individus qui peut se ren­con­tr­er. Au-là d’un cer­tain seuil, elle devient inopéran­te et se frag­mente en petits groupes. C’est pourquoi les inter­faces doivent tenir compte de ces con­train­tes écologiques et cog­ni­tives. C’est qu’elles per­me­t­tent en effet l’intégration d’éléments (ou “activ­ités en ligne”) qui vont au-delà du groupe. Or, “la qual­ité d’une inter­face implique que ses pro­priétés sou­ti­en­nent des dynamiques d’interaction, et toute struc­ture de médi­a­tion nou­velle doit pou­voir favoris­er de nou­velles dynamiques locales.” (Conein, p. 72)

La Théorie de l’Activité

On trou­ve dans la Théorie de l’Activité des points com­muns avec la Cog­ni­tion Dis­tribuée et l’Action Située. D’inspiration psy­chologique (elle puise en effet dans les travaux de Vygot­ski, Leon­tiev ou Luria), la Théorie de l’Activité pense “la médi­a­tion de la pen­sée et de l’action par les out­ils tech­niques ou psy­chologiques” (Prié, 2010, p. 34) mobil­isés dans un objec­tif, qu’il soit matériels (con­stru­ire une maison, un roman) ou immatériels (se faire des amis).

Outils, ressources, médiations et activités

Les “out­ils” con­cernés sont ain­si con­sid­érés com­me des ressources qui peu­vent être aus­si bien des out­ils matériels que des sig­nes; ils per­me­t­tent d’agir sur le mon­de ou sur soi (prax­is-poê­sis et pracis-euprax­is chez Aris­tote; voir au début de ce bil­let), sont util­isés de façon trans­par­ente ou réflex­ive (le sujet prend alors con­science de l’outil util­isé) et ren­dent compte de deux grands types d’activités (pro­duc­tive : l’artefact est util­isé pour trans­former le mon­de; con­struc­tive : l’artefact per­met de con­sci­en­tis­er l’action, de l’inscrire dans un pro­gram­me d’étapes à venir, ou d’améliorer l’activité, com­me il est por­teur des traces de son déroule­ment).

Activité et temporalité

Ces activ­ités sont étudiées dans un temps long. La Théorie de l’Activité cherche en effet à mon­tr­er com­ment des fonc­tions cog­ni­tives, ini­tiale­ment absen­tes chez un sujet, finis­sent par s’internaliser et par être ensuite redis­tribuées dans ses activ­ités. Elles sont en effet sujettes à des per­tur­ba­tions et à des phas­es de sta­bil­i­sa­tion, liées aux dynamiques sociales/techniques et à des échelles tem­porelles var­iées. La Théorie de l’Activité dis­tingue ain­si trois temps entremêlés aux­quels se nour­ris­sent les dynamiques, les per­tur­ba­tions et les sta­bil­i­sa­tions :

  • un temps immé­di­at (micro­genèse), qui est celui d’une adap­ta­tion à une sit­u­a­tion.
  • un temps pro­pre à l’individu, à son his­toire (onto­genèse).
  • un temps qui le dépasse, dont il est l’héritier et auquel il par­ticipe égale­ment : le temps de l’espèce, his­torique, cul­turel (phy­lo­genèse).

La théorie du support 

Dévelop­pée en France par Bruno Bachi­mont, la théorie du sup­port est une théorie de l’activité cog­ni­tive instru­men­tée. Elle con­sid­ère en effet que la con­nais­sance n’existe qu’en s’objectivant, c’est-à-dire en se matéri­al­isant sur un sup­port bref, en devenant une inscrip­tion qui fera l’objet d’une inter­pré­ta­tion.

Connaissance, support et prescription de l’action

Dans cette per­spec­tive, la con­nais­sance est “la capac­ité de réalis­er une action pos­si­ble” (Prié, 2011, p. 12) sur un sup­port quel­con­que. Si le sup­port est dom­i­nant, c’est pré­cisé­ment parce que nos con­nais­sances “se sont con­sti­tuées en fonc­tion des struc­tures matérielles pro­posées par l’environnement” (idem).

La théorie du sup­port peut être ain­si vue com­me un élar­gisse­ment des travaux des his­to­riens des matéri­al­ités textuelles, qui con­sid­èrent que la forme du livre (son espace, ses titres, sa reli­ure, etc.) informe non seule­ment le con­tenu d’un tex­te, ori­en­te sa lec­ture, mais en déter­mine en amont la con­struc­tion, com­me il est en par­tie pen­sé à par­tir d’un cadre d’accueil, d’une forme récep­trice, d’un moule. Le cadre matériel est donc pre­scrip­teur d’actions qui déter­mi­nent la nature des inscrip­tions. 

L’agent de nouveau perdu…

Une cri­tique évi­den­te peut être for­mulée à l’encontre d’une telle théorie, qui avait déjà été faite à une cer­taine philoso­phie de l’action (voir plus haut) : l’individu est inex­is­tant. Une forme de déter­min­is­me sem­ble ain­si réac­tivé, qui prend ici le nom d’”environnement” et de “sup­port”. Or, “[p]enser toute activ­ité com­me inter­pré­ta­tion et réécri­t­ure par la con­science fait courir le risque d’une vision abstraite du côté humain.” (Prié, 2010, p. 26)

Synthèse des différentes approches

À par­tir d’une “série d’inclinaisons”, Prié (2011) pro­pose ain­si une syn­thèse des dif­férentes théories présen­tées. La théorie du sup­port est par exem­ple con­servée pour son approche tech­nique et cul­turelle de la con­nais­sance humaine et sa réflex­ion impor­tan­te sur la nature des inscrip­tions. Elle est cepen­dant artic­ulée aux genès­es instru­men­tales et tem­porelles mis­es au jour par la Théorie de l’Activité, qui per­me­t­tent de penser le sujet dans son évo­lu­tion his­torique et sa dynamique sociale, ain­si qu’à la Cog­ni­tion Dis­tribuée, pour laque­lle la sta­bil­ité tem­po­raire des représen­ta­tions per­met “de con­stru­ire des domaines de sig­ni­fi­ca­tion partage­ables et partagés” (p. 58) Par ailleurs, si une atten­tion essen­tielle est don­née au vécu du sujet, elle n’a de sens que dans la recon­nais­sance d’un mon­de “inté­grale­ment tech­nique” dans lequel se man­i­feste la con­nais­sance à par­tir de l’action.

Le monde médié

La réé­val­u­a­tion de la théorie de Bachi­mont et son artic­u­la­tion aux théories de l’activité a pour ambi­tion de ren­dre compte de la manière la plus com­plète du mode d’être des inscrip­tions numériques. Un par­ti pris ori­en­te une telle démarche : celui d’éviter les écueils habituels, qui dis­tinguent générale­ment un “mon­de physique” d’un “mon­de numérique”. Au con­traire, estime juste­ment Prié : le “mon­de est à la fois physique et numérique : le mon­de est ce avec quoi [le sujet] inter­ag­it de façon médiée […] le médi­a­teur est un instru­ment à la fois physique, cor­porel et numérique.” (p. 60)

Les inscriptions numériques et l’activité

Ce qui n’empêche cepen­dant pas de recon­naître la spé­ci­ficité de cer­taines pro­priétés. Les inscrip­tions, par exem­ple, dif­fèrent bien évidem­ment selon les sup­ports. Ain­si, sur un sup­port numérique, elles pren­nent la forme de fichiers, d’éléments mémoire, de mod­èles, de code, de sig­nes iconiques inter­facés (bou­tons, for­mu­laires, etc.) “qui impliquent des humains de mul­ti­ples façons : elle peu­vent struc­tur­er l’activité et l’action, avec des temporalités variées, con­train­dre et per­me­t­tre, être manipulées en vue du contrôle de l’action future; elles sont en per­ma­nence reconfigurées, créées, modifiées, appropriées dans l’activité et dans son développement […] ; elles par­ticipent en tant qu’outils à des instru­ments qui médiatisent des rap­ports à des objets, à soi-même ou aux autres; elles représentent aus­si bien des objets que des out­ils impliqués dans l’activité que l’activité elle-même et le sujet. Les inscrip­tions impliquent con­cep­teurs et util­isa­teurs qui com­mu­niquent au moyen des out­ils infor­ma­tiques et du fait de leur numéricité font système au sein du système numérique glob­al.” (Prié, 2011, p. 61)

Objets d’analyse

Un tel pro­gram­me néces­site l’analyse de plusieurs objets :

  • Les inter­faces : elles matéri­alisent deux types de représen­ta­tion. Tout d’abord le doc­u­ment (un tex­te, par exem­ple), qui est visé par l’action et ensuite des inscrip­tions qui par­ticipent de la médi­a­tion du doc­u­ment, assurent sa manip­u­la­tion et son inter­pré­ta­tion (les bou­tons, les menus, etc.).
  • Les instru­ments et les médi­a­tions : les inscrip­tions médi­atri­ces et représen­tées graphique­ment (bou­tons, etc.) ne sont qu’une par­tie de ce qu’on désigne par “instru­ment”, soit un médi­a­teur qui per­met d’agir sur une inscrip­tion-objet. Un instru­ment est égale­ment com­posé d’une par­tie physique (clavier, souris, écran, etc.) et d’une inscrip­tion numérique (code, fichiers, don­nées inter­nes, etc.) “atteignable par une représen­ta­tion à l’interface” (p. 67)
  • Les représen­ta­tions canon­iques et sémi­o­tiques : les con­cep­teurs d’une inter­face l’ont cer­taine­ment pen­sée pour être util­isée d’une cer­taine façon, mobil­isant ain­si toute une économie de sig­nes et de représen­ta­tions à l’écran. “Mais l’utilisateur peut trou­ver sig­nifi­antes n’importe quel élé­ment de l’interface”. Une dis­so­ci­a­tion s’opère alors entre ce qui a été prévu et ce qui est effec­tive­ment mobil­isé dans l’action.
  • Les struc­tures infor­ma­tion­nelles : Y. Prié désigne par là les représen­ta­tions sémi­o­tiques et canon­iques réelle­ment util­isées par l’agent. Ain­si, elles peu­vent à la fois être recon­nues du sys­tème (il les a anticipées) et incon­nues (puisque l’agent peut faire des combinaisons/associations entre dif­férentes ressources qui n’ont pas for­cé­ment été prévues). Une struc­ture infor­ma­tion­nelle peut être canon­ique (les dif­férents champs d’un agen­da; la mod­i­fi­ca­tion de champs dans une inter­face graphique), intra canon­ique (l’agent crée alors sa pro­pre norme; Prié don­ne l’exemple des lis­tes mar­quées par des tirets, des points, des croix, etc.) ou trans canon­ique (l’utilisateur peut met­tre plusieurs fenêtres de logi­ciels en regard — word, une page de wikipé­dia, etc. — pour con­stituer un tex­te).
  • Les espaces infor­ma­tion­nels : ou  un ensem­ble de struc­tures infor­ma­tion­nelles pris dans une activ­ité. Deux types de manip­u­la­tion con­di­tion­nent la mod­i­fi­ca­tion des espaces infor­ma­tion­nels : celles qui touchent à l’unité même de la struc­ture infor­ma­tion­nelle (créer une lis­te, inser­tion de la lis­te dans une autre lis­te, etc.) et celles qui s’appliquent à l’organisation interne de la struc­ture (sup­pres­sion des élé­ments d’une lis­te, ajout, etc.). Les instru­ments qui per­me­t­tent ces mod­i­fi­ca­tions, inscris dans une struc­ture infor­ma­tion­nelle, font sys­tème les uns avec les autres : ain­si, “l’instrument utilisé pour l’action de mod­i­fier une fiche d’un car­net d’adresse fait système avec d’autres instru­ments tels que ceux liés à la rédaction d’un cour­riel ou à la recherche dans la boîte des mes­sages reçus.” (p. 83)
  • Le mono­logue et la réflex­iv­ité : on a vu plus haut que tout instru­ment por­tait en lui des traces de son util­i­sa­tion qui per­me­t­taient à un agent de revenir sur cette util­i­sa­tion afin de l’améliorer. C’est ce que Y. Prié appelle le “mono­logue”, soit le dia­logue qu’un agent entre­tient avec lui-même, qu’il ait lieu immé­di­ate­ment ou qu’il s’incarne dans une réflex­iv­ité prospec­tive, néces­saire à la plan­i­fi­ca­tion de l’espace infor­ma­tion­nel pour l’action.
  • Le dia­logue et le partage : représen­ta­tions sémi­o­tiques, appro­pri­a­tion, déplace­ment, etc. la manip­u­la­tion des inscrip­tions numériques peut bien se com­pren­dre com­me “un dia­logue à dis­tance avec ses con­cep­teurs, toute inscrip­tion ou con­struc­tion d’un espace infor­ma­tion­nel étant en fait une co-inscrip­tion ou une co-con­struc­tion” (p. 92). Les études des usages (voir par­tie I) avaient bien iden­ti­fié ce dia­logue implicite, qui poussent les con­cep­teurs, dans un chas­sé-croisé per­ma­nent, à mod­i­fier leurs inter­faces, à par­tir des retours-util­isa­teurs. Un tel dia­logue a égale­ment lieu entre les util­isa­teurs qui parta­gent leurs struc­tures infor­ma­tion­nelles (lis­tes, agen­da, etc.) et qui impliquent un cer­tain nom­bre de codes et pra­tiques partagés, inscrits, à leur tour et à ter­me, dans les représen­ta­tions canon­iques (l’interface conçue par les développeurs).
  • Les sup­ports, les instru­ments et les inscrip­tions : plusieurs sup­ports, plusieurs instru­ments et plusieurs inscrip­tions peu­vent être mobil­isés par un agent, qui peut les organ­is­er ou les réor­gan­is­er dans une même activ­ité. Or, com­me chaque sup­port déter­mine la nature des inscrip­tions, on peut penser qu’à chaque réor­gan­i­sa­tion cor­re­spond des pra­tiques dif­féren­ciées, con­trar­iées en effet par les représen­ta­tions canon­iques. Etudier ces trois élé­ments revient donc à se deman­der dans quelle mesure “les pro­priétés matérielles de ces sup­ports con­di­tion­nent les inscrip­tions, leurs inter­pré­ta­tions et les pra­tiques asso­ciées.” (p. 93)
  • Les out­ils : out­ils bureau­tiques (tableurs, traite­ments de tex­te, etc.), out­ils de ges­tion de l’activité (agen­da, tâch­es, etc.), out­ils de prise de notes et d’organisation des pen­sées, out­ils d’indexation et de recherche, out­ils d’organisation de flux, out­ils de partage et de col­lab­o­ra­tion (mails, chats, etc.).

Conclusion

Qu’elles se focalisent sur des agents-humains ou non-humains, les théories de la pra­tique et de l’action en sci­ences humaines et en sci­ences de l’ingénierie se dis­tinguent donc bien des philoso­phies de l’action ou des théories des usages en affir­mant la néces­sité de pren­dre en compte des agents en sit­u­a­tion, dans un temps long et à par­tir d’angles var­iés.

Bibliographie

CONEIN Bernard, « Cog­ni­tion dis­tribuée, groupe social et tech­nolo­gie cog­ni­tive », Réseaux, jan­vier , no 124, no 2, p. 53‑79.

PRIÉ, Yan­nick, “Vers une phénoménolo­gie des inscrip­tions numériques : Dynamique de l’activité et des struc­tures infor­ma­tion­nelles dans les sys­tèmes d’interprétation”, Habil­i­ta­tion à diriger les recherch­es, Uni­ver­sité Claude Bernard — Lyon I, 2011.

QUÉRÉ, Louis, “Action” dans Mesure, Sylvie, Savi­dan, Patrick (dir.), Le Dic­tio­n­naire des sci­ences humaines, PUF, 2006.

TIERCELIN, Claudine, Le Ciment des choses. Petit traité de méta­physique sci­en­tifique réal­is­te, Edi­tions Ithaque, 2011.

Notes   [ + ]

1. Dans les lig­nes qui suiv­ent, les ter­mes de “pra­tique” et d’”action” auront le même sens et désigneront la prax­is-poê­sis.
2. Les lig­nes qui suiv­ent puisent large­ment dans l’habilitation de Yan­nick Prié sur “La phénoménolo­gie des inscrip­tions numériques”. On pour­ra aus­si con­sul­ter “D’une soci­olo­gie de la médi­a­tion à une prag­ma­tique des attache­ments” d’Antoine Hen­nion, qui four­nit une archéolo­gie intime de toutes les notions qui suiv­ent.

Laisser un commentaire