Usages et pratiques : quelles différences ? (6/7) Vers l’analyse des pratiques numériques

Som­maire

La toute dernière par­tie sur les usages/pratiques trait­era donc spé­ci­fique­ment “du” numérique avant d’aborder les dif­férentes ten­ta­tives pour “en” ren­dre compte.

Précédem­ment, je me suis demandé si nous ne cour­rions pas le risque d’un anthro­pocen­tris­me, à se focalis­er exclu­sive­ment sur les agents humains dans l’analyse des pra­tiques. En plaidant pour une “ontolo­gie plate”, nous nous sommes ain­si dotés d’un out­il méthodologique, nous avons choisi de con­sid­ér­er que dans une sit­u­a­tion don­née, un humain ne valait pas moins que la main qu’il mobilise pour manip­uler un objet, qui ne vaut pas moins que l’humain qui le manip­ule, qui, etc. Par con­séquent, nous avons con­sid­éré que chaque chose était seule au mon­de, pour appren­dre à les voir et à ne pas les exclure d’une analy­se, à par­tir de pré­sup­posés hiérar­chiques. Mais nous nous sommes aus­si don­né pour tâche de recon­stru­ire un ordre — ou du moins : un entrelacs — à par­tir duquel penser les rela­tions entre les choses.

Renoncer à savoir ce qu’est “le” numérique

Avant cette étape, nous avons cepen­dant besoin de savoir ce sur quoi portera cette recon­struc­tion. Car “du” numérique, nous ne savons rien ou plutôt nous en savons trop. Nous pour­rions ten­ter de nous “en” rap­procher en suiv­ant la méthodolo­gie de la théolo­gie néga­tive; nous seri­ons alors con­duits à faire une lis­te de tout ce qu’”il” n’est pas. Nous avons égale­ment vu que les deux mod­èles de la tra­di­tion ontologique (les mod­èles sub­stantiel et effi­cient) étaient inef­fi­caces. Ain­si, nous devons d’abord renon­cer à nous deman­der ce qu’est “le” numérique.

La pensée du paysage en Chine : entre l’eau et la montagne

Un tel pro­gram­me (ou une telle absence pro­gram­ma­tique) peut être élaboré à par­tir de la pen­sée du paysage en Chine clas­sique. Si, dans notre cul­ture, un paysage implique un spec­ta­teur con­tem­pla­teur (un sujet devant un objet, donc), le paysage prend corps dans un entrelacs chez les chi­nois, dans un entre-deux, dans “un jeu d’interactions sans fin entre fac­teurs con­traires, devenant parte­naires, par lesquels du mon­de est matricielle­ment conçu et s’organise” (Jul­lien, 2014, p. 40) Autrement dit : nous ne sommes plus “devant” ni même “au cen­tre” des choses, com­me Mer­leau-Pon­ty l’avait déjà for­mulé, ten­tant de dépasser la dichotomie sujet/objet; nous ne sommes pas non plus “dedans” mais bien “entre” : entre l’eau et la mon­tag­ne (“paysage” sig­ni­fie “montagne(s)-eau(x)” en chi­nois), entre l’horizontal et le ver­ti­cal, entre la fix­ité et le mou­vant, entre l’instabilité du mon­de et sa sta­bil­ité.

Polarité et appariements

La pen­sée chi­noise renon­ce ain­si à “l’en-soi”, à l’être de la chose : la mon­tag­ne n’existe pas en tant que mon­tag­ne et il n’y a pas d’être de la mon­tag­ne, de chose dont on pour­rait dire “voilà une mon­tag­ne”; la mon­tag­ne se conçoit au con­traire dans sa rela­tion à l’eau, c’est-à-dire dans une polar­ité à par­tir de laque­lle peu­vent être pen­sés tous les pos­si­bles de la mon­tag­ne jusqu’à épuise­ment, explorés et par­cou­rus du haut vers le bas. Ain­si le pein­tre chi­nois, com­me les pein­tres impres­sion­nis­tes plus tard, envis­agera la mon­tag­ne à par­tir d’un max­i­mum d’axes spa­ti­aux, tem­porels et sen­soriels (montagne-d’en-bas, montagne-d’en-haut, mon­tag­ne-de-jour, mon­tag­ne-de-nuit, etc.) grâce aux­quels s’expriment bien plus que des oppo­si­tions : des appariements. Dès lors, les nuages d’en haut répon­dent aux bam­bous d’en bas, dans une mise en ten­sion et dans “un mon­de où rien ne man­que.” (Jul­lien, p. 57)

Cohérence interne des choses sans la constance de leur forme

La pen­sée clas­sique chi­noise du paysage et du mon­de pour­rait sans doute se résumer dans une for­mule du poète français Paul de Roux :

branch­es, pier­res, tuiles, tout fut gîte et tout fut errance”.1Entrevoir, Gal­li­mard, coll. Poésie, p. 28.

Dès lors, com­ment penser la con­stance des choses si elles n’ont pas de forme con­stan­te, si l’eau, par l’effet du soleil, est tou­jours sus­cep­ti­ble de devenir nuage ? Il nous faut, là encore, déplac­er notre regard, faire une expéri­ence, accueil­lir un autre rap­port au mon­de. Car la con­stance en Chine, pré­cise Jul­lien (2014), est “d’un autre ordre”. Elle tient en effet à une cohérence interne, à une con­ti­nu­ité entre chaque élé­ment : entre l’eau et les nuages, il n’y a ain­si qu’une “dif­férence de com­pac­ité” (p. 65) mais ces élé­ments sont par­cou­rus d’une même énergie qui les fait se trans­former et “se renou­vel­er dans ces vari­a­tions sans fin de plisse­ments et d’enchaînements.” (p. 68) La tâche du pein­tre — immense, impos­si­ble ; la seule qui ait de la valeur — con­sis­te à ren­dre compte de la capac­ité de la mon­tag­ne à inve­stir dif­férentes formes pos­si­bles et, par con­séquent, à capter ses “divers mod­es d’intensité” (p. 69).

Aristote et la pensée chinoise : matière, forme et transformations

Cette con­cep­tion peut cepen­dant ren­con­tr­er la pen­sée (dite) occi­den­tale (con­stam­ment car­i­caturée, com­me si elle ne con­sti­tu­ait qu’un seul bloc2Il est d’ailleurs assez para­dox­al de la refuser pour penser le mon­de et de recourir à ses tra­vers sup­posés — l’unicité, la fix­ité, etc. — une fois qu’on la présen­te…). Chez Aris­tote matière et forme ne sont pas séparées : bien plus, tout est à la fois matière et forme, tout con­tient un tas de vir­tu­al­ités (par exem­ple, la matière-mar­bre peut devenir forme-sculp­ture-cheval mais égale­ment forme-sculp­ture-chien, etc.) et un tas d’actualisations, de réal­i­sa­tions, de fix­a­tions (la matière-mar­bre devenant effec­tive­ment forme-sculp­ture), jamais tout à fait quit­tées par les poten­tial­ités (la matière-mar­bre est peut-être dev­enue forme-sculp­ture mais elle peut aus­si être détru­ite, mais on peut aus­si la pein­dre, etc.). Chez Aris­tote, pour­tant, ce principe de vir­tu­al­ités va vers tou­jours moins d’indétermination. Autrement dit : la matière a ten­dance à ten­dre davan­tage vers la forme, soit vers la réduc­tion des poten­tial­ités (la matière-mar­bre tend vers la sculp­ture finie par l’artiste). Au con­traire, en Chine, matière et forme restent au même niveau de déter­mi­na­tion et d’indétermination (la matière-mar­bre ne s’épuiserait pas dans un acte de fini­tion mais plutôt dans un “fonds de formes” pos­si­bles, toutes égales — Jul­lien, p. 70).

La consistance ou l’art de faire tenir ensemble les choses

Pour penser le paysage et, avec lui, l’eau et la mon­tag­ne, c’est-à-dire les “choses” du mon­de (encore que ce ter­me soit mal­adroit, parce qu’il sta­bilise), il faut donc renon­cer à l’être, à l’unité, à l’essence et leur préfér­er la cohérence, la con­ti­nu­ité, la cor­réla­tion : la mon­tag­ne fait tenir ensem­ble (assure une con­ti­nu­ité entre) des cas apparem­ment dis­parates (le nuage, le rocher, etc.), sans jamais pour autant leur assur­er de sup­port ou de sta­bil­ité ontologique. Ain­si, “la” mon­tag­ne n’existe pas plus que “le” numérique ou plutôt : “ils” ne sont sai­siss­ables que dans un entre-deux per­ma­nent qui cache ou rend vis­i­ble une cohérence interne.

À quoi pense-t-on lorsque l’on parle de numérique ?

De quoi par­lons-nous donc quand nous par­lons “de” numérique ? Le recours à toute une économie séman­tique pour en par­ler (“le” numérique, avec ou sans guillemets ; la “révo­lu­tion” numérique; les “réseaux soci­aux”, etc.) trahit un proces­sus de général­i­sa­tion : c’est en effet une con­ver­gence com­plexe d’injonctions mar­ket­ing et d’inflexions sociales qui ont per­mis de passer de l’adjectif “numérique” (la “révo­lu­tion numérique”, etc.) au sub­stan­tif “numérique” (“le” numérique). L’adjectif apparte­nait à l’origine au vocab­u­laire tech­nique et désig­nait sim­ple­ment un mode de traite­ment automa­tisé du sig­nal (Moat­ti, 2012). À l’inverse, “le numérique sub­stan­tivé accom­pa­g­ne un mou­ve­ment sociétal plus glob­al, celui d’un désintérêt pour la sci­ence et la tech­nique” (p. 138). Dans les années 70, les spé­cial­is­tes du mar­ket­ing l’avaient déjà bien anticipé qui favorisèrent l’implantation de l’interactivité dans toutes les bouch­es (Guéneau, 2005) : il fal­lait en effet pou­voir human­is­er des machi­nes sus­pec­tées de nous déshu­man­is­er. Le numérique, lui, com­mença à désign­er ce que l’on fait avec les machi­nes, sans se soucier de leurs entrailles, notam­ment depuis l’avènement de l’Internet à large ban­de dans les années 2004–2005, qui per­mit de ren­dre presque trans­par­ent les actions réal­isées à par­tir de dis­posi­tifs infor­ma­tiques. D’un sim­ple sig­nal on pas­sa donc à un catal­y­seur socié­tal d’angoisses, de réflex­ions, d’enjeux, qu’exprime bien l’expression intro­n­isan­te “ère du numérique”, à par­tir duquel un ensem­ble d’acteurs, beau­coup plus impor­tants que les seuls infor­mati­ciens ou les seuls spé­cial­is­tes (com­me ce pou­vait être le cas avec le “cyber­space”), purent à peu près s’entendre pour débat­tre.

Dans cette per­spec­tive, “le” numérique appa­raît com­me un objet-fron­tière, soit une struc­ture “suff­isam­ment com­mune à plusieurs mon­des soci­aux pour qu’elle assure un min­i­mum d’identité au niveau de l’intersection […] Elle sup­pose l’existence d’une struc­ture min­i­male de con­nais­sance, recon­naiss­able par les mem­bres de dif­férents mon­des soci­aux.” (Trompet­te, Vinck, 2010)

Quelques pensées “du” numérique

On com­prend mieux, dans cette per­spec­tive, pourquoi autant de courants, de dis­ci­plines, d’acteurs ont cher­ché à “l“‘approcher. Je présen­te ci-dessous quelques-unes des pen­sées “du” numérique, sans chercher l’exhaustivité (un autre bil­let est entière­ment con­sacré aux “Dig­i­tal Stud­ies” et à la matéri­al­ité numérique) : en effet, bien d’autres acteurs, notam­ment français, auraient pu y fig­ur­er, que je n’ai pas encore suff­isam­ment lus (depuis, un arti­cle de recherche est paru, qui ten­tent de leur ren­dre jus­tice).

Philosophie

Parmi ces tex­tes fig­ure notam­ment le livre récent de Stéphane Vial (L’Être et l’écran, PUF, 2013), qui a pour ambi­tion de fournir une analy­se philosophique “du” numérique ou plutôt d’un sys­tème tech­nique numérique.

Le système technique numérique

Le pre­mier intérêt — très grand — du livre de Stéphane Vial est donc de replac­er d’abord ce qu’il appelle le “sys­tème tech­nique numérique” dans l’histoire des tech­niques, pour en révéler toute l’épaisseur à par­tir d’une entre­prise archéologique.

Les machi­nes de bois de la Renais­sance firent ain­si place aux machi­nes de métal de la révo­lu­tion indus­trielle puis aux machi­nes numériques. Chaque pas­sage se com­prend com­me une délé­ga­tion d’une force : force cor­porelle, dans le cas des machi­nes de métal; force intel­lectuelle, pour les machi­nes numériques. Or, ces machi­nes font sys­tème, c’est-à-dire qu’elles com­pren­nent un ensem­ble d’éléments qui leur don­nent vie et qui se struc­turent à par­tir d’elles, soit les ordi­na­teurs cen­traux, les micro-ordi­na­teurs, les serveurs web, etc. S’il exis­te plusieurs niveaux de com­bi­naison tech­nique (struc­ture tech­nique, ensem­ble tech­nique, etc.), le “sys­tème tech­nique” est le plus haut degré de matu­rité tech­nologique, qui com­prend donc des tech­niques assem­blées en un ensem­ble homogène. Dans cette per­spec­tive, le sys­tème tech­nique infor­ma­tique se com­prend com­me une syn­ergie entre la microélec­tron­ique, l’automatisation et l’informatisation3On com­prend mieux pourquoi les SIC en fournirent une cri­tique salu­taire, sans tomber dans la techno­pho­bie. Car l’informatisation est l’autre nom de l’industrialisation, tels que Michel Volle, Pier­re Moeglin ou Yves Jean­neret ont pu le mon­tr­er. Héri­tiers de la cri­tique idéologique de Barthes, les SIC trou­vèrent ain­si dans le sys­tème tech­nique infor­ma­tique un ter­reau fer­tile à par­tir duquel elles purent croître. Le sys­tème tech­nique numérique, lui, porte plus loin encore le sys­tème infor­ma­tique en le général­isant grâce au réseau, à la mise en lien entre machi­nes.

Systèmes techniques et perception du monde

Le sec­ond intérêt du livre de Stéphane Vial est de mon­tr­er que tout sys­tème tech­nique affecte notre per­cep­tion du mon­de. La manière dont les êtres appa­rais­sent (nos amis avec qui nous com­mu­niquons via Face­book; une fleur que l’on prend en pho­to, etc.) dif­fère et avec elle la manière de les percevoir. Toute tech­nique est donc une phénométech­nique (Bachelard) : toute tech­nique rend appar­ent un être selon ses pro­pres modal­ités. Dès lors, la per­cep­tion n’appartient qu’à l’organisation externe de notre cul­ture tech­nique et aucune organ­i­sa­tion interne ne préex­is­terait à cette per­cep­tion. Il exis­te donc une dialec­tique entre l’appareil et l’apparaître : un appareil pho­tographique ne pro­duit pas seule­ment des images mais un mode de per­cep­tion des choses mis­es en image.

Du noumène numérique au phénomène numérique : de l’invisible au visible

Le troisième intérêt — et je m’arrêterai là — du livre de Stéphane Vial est de pro­poser un cer­tain nom­bre de caté­gories, iden­ti­fiées sous d’autres noms par les SIC, qui per­me­t­traient de saisir le sys­tème tech­nique numérique. Parmi elles : le noumène, qui désigne chez Kant la chose en soi, c’est-à-dire ce qui ne dépend pas de notre per­cep­tion, ce qui exis­te en dehors de nous (le mon­de quan­tique, par exem­ple) et qui nous est par­faite­ment invis­i­ble. Dans cette per­spec­tive, le noumène du numérique, ce qui ne nous appa­raît pas immé­di­ate­ment, ce sont par exem­ple l’ensemble des proces­sus math­é­ma­tiques et élec­tron­iques qui tran­si­tent dans un ordi­na­teur et avec lesquels nous ne pou­vons pas ren­tr­er directe­ment en con­tact. Or, ces proces­sus sont appareil­lés : pour com­man­der à la machine, nous avons en effet besoin d’interfaces, nous avons besoin d’un appareil­lage tech­nique qui fasse le lien entre nous, nos actions, nos raisons d’agir et l’ordinateur ou plutôt la matière cal­culée. Dès lors, le noumène se phénomé­nalise (il devient un phénomène au sens éty­mologique : il appa­raît) : il se matéri­alise dans une série d’icônes, d’images, de menus, de lis­tes, de bou­tons, de clavier et de souris. Et c’est bien à par­tir de ces inter­faces que nous ren­trons con­tact avec la machine mais égale­ment avec autrui.

Refus de la distinction “hors ligne”/“en ligne”

Pour autant, Stéphane Vial refuse à juste titre la par­ti­tion entre un mon­de “hors ligne” et “en ligne” : sa posi­tion méthodologique — l’insertion du sys­tème tech­nique numérique dans l’histoire des tech­niques — cherche juste­ment à mon­tr­er que toutes nos rela­tions, que toutes nos per­cep­tions sont tou­jours appareil­lées. Les dis­cours sur le numérique (“On ne se ren­con­tre plus”, “Les réseaux déso­cia­bilisent”, etc.) ont sim­ple­ment ten­dance à ren­dre plus man­i­feste, plus vis­i­ble l’appareillage tech­nique (c’est peut-être d’ailleurs là leur ver­tu — essen­tielle­ment heuris­tique, donc).

C’est pourquoi sa posi­tion, à la suite de Bruno Latour et du tour­nant ontologique en anthro­polo­gie (voir la par­tie III), se rap­proche de l’éthique envi­ron­nemen­tale, éten­due aux machi­nes, aux objets tech­niques bref, à l’ensemble des choses avec lesquelles l’être humain, en per­ma­nence, inter-agit : elles n’ont par con­séquent, pas moins de dig­nité que lui.

Philosophie du web

L’autre pen­sée philosophique du numérique est portée en France par Alexan­dre Mon­in qui, con­traire­ment à Vial (et c’est l’un des reproches qu’on peut faire à ce dernier), s’écarte du “je” générique des philosoph­es pour penser le numérique et le web à par­tir d’analyses ethno­graphiques d’inspiration latouri­en­ne menées auprès de ceux qui le font. Ce n’est que très pro­gres­sive­ment que je com­mençai à m’intéresser à ses travaux, à mesure que ma carte cog­ni­tive s’étendit à dif­férentes dis­ci­plines et dif­férents prob­lèmes dont je com­pris l’intersection et que je vis, par­al­lèle­ment, passer statuts FB et tweets (nous nous “suiv­ons” Alexan­dre et moi) qui sem­blaient rejoin­dre mes pro­pres préoc­cu­pa­tions. Au moment de dresser un panaro­ma de quelques pen­sées du numérique (ce à quoi je me livre actuelle­ment, donc), je me plongeai donc un peu mieux dans sa thèse — déjà explorée — et, surtout, dans un arti­cle récem­ment pub­lié.

La ressource

Avec A. Mon­in, on sort judi­cieuse­ment des ter­mes (“page”, “site”) qui nous ser­vent générale­ment à par­ler du web4Nous avons tout de même du recul par rap­port à eux en SIC — voir par exem­ple “Ceci n’est pas une page, ceci n’est pas un site” de Jean­neret) . On se doute ain­si d’outils pour éviter les métonymies, les métaphores et les cat­achrès­es, certes utiles pour com­mu­ni­quer mais qui entre­ti­en­nent par­fois des con­fu­sions. La ressource (une “page” du Mon­de, par exem­ple) est ain­si dis­tin­guée de sa représen­ta­tion : la pre­mière, iden­ti­fiée par une URI (une adresse URL, par exem­ple), est sta­ble; la sec­on­de désigne les change­ments qui pour­ront affecter cette ressource au fil du temps (une actu­al­i­sa­tion le lende­main d’un bil­let du Mon­de) ou ses dif­férents vis­ages (le “même” bil­let n’a pas la même apparence graphique sur l’application du Mon­de et son “site”). On dis­tingue alors une vari­a­tion diachronique (dans le temps) et une vari­a­tion syn­chronique (au même moment, une même ressource peut avoir dif­férents vis­ages).

Or, la ressource est au cen­tre d’un nom­bre très impor­tant de médi­a­teurs qui la tra­vail­lent, assurent son exis­tence et sa via­bil­ité. Une ressource inclut en effet :

des piles de stan­dards, des serveurs, des iden­ti­fi­ants (URIs), des “représen­ta­tions” au sens du pro­to­cole http 10, led­it pro­to­cole, des algo­rithmes, des lan­gages de pro­gram­ma­tion, du code infor­ma­tique, des feuilles de style, noms de domaines ou insti­tu­tions telles que l’IETF 11, l’IANA 12 ou le W3C 13, des édi­teurs (au sens que revêt le mot” pub­lish­ers” en anglais), des réseaux de télé­coms, des bureaux d’enregistrement de noms de domaines, le DNS 14 et ses résolveurs, le réseau Inter­net, des auteurs, admin­is­tra­teurs sys­tèmes, archi­tectes de l’information, Web design­ers, respon­s­ables édi­to­ri­aux, pro­gram­meurs, inté­gra­teurs, hébergeurs, etc. (Mon­in, 2013, 12)

Une ressource est donc un “objet-fron­tière” (Star, Griese­mer, 1989 ; voir Trompet­te et Vinck, 2010, pour un retour sur la notion) : à par­tir d’elle s’activent, s’articulent des mon­des soci­aux (web design­er, pro­gram­meurs, etc.) très dif­férents. Ou plutôt : com­me le paysage (voir plus haut), la ressource “fait tenir” ensem­ble tous ces agents. C’est pourquoi elle est insai­siss­able : elle assure un principe de “con­ti­nu­ité rétic­u­laire”, elle asso­cie la per­ma­nence et le change­ment.

Ain­si, une ressource a une agen­tiv­ité pro­pre, qui con­sis­te à nous faire agir, voire à nous coor­don­ner au point de nous amen­er à con­stru­ire un espace com­mun. Mais elle fuit tou­jours, se lais­se un temps saisir pour finir par nous échap­per. Elle impose donc méthodologique­ment un traite­ment dynamique :

il faut envis­ager l’objet dans le déploiement des agen­tiv­ités respec­tives de ce qui saisit (enten­du à la voie moyen­ne et non active) et de ce qui tou­jours fait saisir et se sous­trait par­tielle­ment à la saisie. (Mon­in, 2013, 32)

L’attachement

Le rap­port que nous entretenons à la ressource ou, plus générale­ment, aux choses du mon­de est appelé “attache­ment” par Hénion (2013; repris par Mon­in, 2013) : notre expéri­ence avec elles rend en effet compte d’un ensem­ble de gestes, d’actes, de savoir-faire dévelop­pés parce que nous tenons à elles, parce que nous avons dévelop­pé un cer­tain type de rela­tions qui, à ter­me, nous trans­for­ment. Nous ne faisons donc pas que nous déposer dans les choses qui nous entourent, pour repren­dre la belle for­mule de Vic­tor Hugo : ils se déposent aus­si en nous, nous tra­vail­lent de l’intérieur, com­me nous l’a de nou­veau appris François Bon dernière­ment. Dans une telle per­spec­tive, on se deman­dera com­ment répon­dent les objets, com­ment ils se man­i­fes­tent dans le dis­cours d’un indi­vidu et com­ment ce dernier con­stru­it un rap­port lan­gagier, sen­suel, cor­porel à eux. L’attachement doit ain­si per­me­t­tre de répon­dre à cette ques­tion, située en amont : “d’où vient ce qui fait agir” ? (Hénion, 2013, 43); et il révèle des “liens qui font faire quelque chose” (idem, 44)

La dignité des choses

La tâche de Mon­in avec le web ou de Hénion avec le goût est celle, déjà ren­con­trée, de la poésie depuis ses orig­i­nes et de la lit­téra­ture (l’infra-ordinaire de Pérec), même si les références diver­gent ici (Eti­en­ne Souri­au est con­vo­qué) pour des raisons cul­turelles ou insti­tu­tion­nelles. Elle s’inscrit donc dans un vaste mou­ve­ment con­tem­po­rain pour recon­naître non seule­ment à chaque chose sa dig­nité mais encore pour les penser dynamique­ment, dans un flux per­ma­nent dont nous faisons par­tie et que décrivent bien aujourd’hui la phénoménolo­gie (la cor­réla­tion de Renaud Barabas), la pen­sée chi­noise (l’appariement de François Julien), le con­struc­tion­nis­me (les objets épistémiques de Knorr Céti­na), la soci­olo­gie (les objets-fron­tières; l’attachement) et l’ontologie plate (Gar­cia, Latour). Grâce à ces travaux, l’octet, la ressource, ses représen­ta­tions, les for­mats, etc. peu­vent être recon­nus, c’est-à-dire dotés d’une agen­tiv­ité que nous ne pou­vons pas décrire, faute d’avoir accès directe­ment à elle, mais dont nous pou­vons ren­dre compte, notam­ment à par­tir de nos impres­sions et de nos rela­tions. Dès lors, l’agentivité n’est plus en nous ou dans les choses mêmes mais bien dis­per­sée dans une dynamique rela­tion­nelle.

Ingénierie des connaissances

L’Autre et l’émergence du sens

Les travaux de Mon­in en philoso­phie du web ont prof­ité de ceux de Bruno Bachi­mont, à la fron­tière de plusieurs sci­ences (épisté­molo­gies, SIC, philoso­phie, infor­ma­tique, etc.). Je pris con­nais­sance de ces recherch­es il y a quelques années, alors que j’étais encore élève au Cel­sa. La pen­sée de B. Bachi­mont n’était pas exhaus­tive­ment présen­tée mais il appa­rais­sait ça et là dans les bib­li­ogra­phies et dans les arti­cles de mes pro­fesseurs (Souch­ier, Jean­neret, Can­del). Je fus par ailleurs très impres­sion­né par une réflex­ion qu’il présen­ta sur la trace, dans un sémi­naire à l’Ina (où était présent Milad Douei­hi aus­si). Je le lus d’abord à par­tir de résumés, de cita­tions ou d’exposés (dans la thèse d’Erik Gebers d’abord puis dans l’HDR de Yan­nick Prié); puis (sans doute plus con­fi­ant), je me mis à Le Sens de la tech­nique : le numérique et le cal­cul (2010), avant de décou­vrir un arti­cle éclairant daté de 2012 (“Pour une cri­tique phénoménologique de la raison com­pu­ta­tion­nelle”).

Com­me on l’a vu en V.2, c’est autour de la notion de sup­port d’écriture que s’articulent ses recherch­es. Sa théorie ne se lim­ite cepen­dant pas à une descrip­tion matérielle du numérique, où seraient seule­ment dis­tin­gués l’outil de l’instrument de la machine (voir Le Sens de la tech­nique) : elle l’inscrit, bien plus, dans une per­spec­tive sémi­o­tique et phénoménologique, qui don­ne sa place à l’Autre, cet “appel auquel nous devons répon­dre” (idem, p. 28). Car c’est par l’entremise de la tech­nique que cette répon­se est pos­si­ble, soit par une médi­a­tion matérielle qui l’incarne autant qu’elle nous incar­ne en nous inscrivant dans le mon­de, c’est-à-dire en nous livrant les uns aux autres à l’interprétation à par­tir des inscrip­tions que nous pro­duisons sur des sup­ports déter­minés.

Noumène et phénomène

Ces inscrip­tions, vis­i­bles, ont cepen­dant subi une série de trans­for­ma­tions (“Pour une cri­tique phénoménologique de la raison com­pu­ta­tion­nelle”). Deux niveaux peu­vent en effet être dis­tin­gués dans le sup­port dit numérique (on retrou­ve la même dis­tinc­tion chez Vial; voir plus haut) :

  • un niveau noumé­nal (com­pu­ta­tion­nel), soit la dimen­sion math­é­ma­tique (suite de 0 et de 1) et élec­tron­ique de la machine, qui nous est inac­ces­si­ble et invis­i­ble.
  • un niveau phénomé­nal, soit la par­tie vis­i­ble, qui nous per­met de com­man­der à la machine à par­tir de la manip­u­la­tion des sig­nes à l’écran matéri­al­isés dans les inter­faces et en accord avec nos sens et nos représen­ta­tions.

Ain­si :

mal­gré la nou­veauté du cal­cul et des algo­rithmes mis en œuvre, abor­dons-nous tou­jours des espaces à lire, des sons à enten­dre, des images ou représen­ta­tions à voir, des gestes à effectuer, des retours d’effort à sen­tir, etc.” (Bachi­mont, 2012)

La raison computationnelle

C’est pourquoi on peut juste­ment par­ler de “raison com­pu­ta­tion­nelle”, après la “raison graphique ” de Goody, qui cor­re­spond à un ensem­ble de tech­nolo­gies graphiques et intel­lectuelles (tableau, lis­te, etc.) à par­tir desquelles le con­tenu est lu et sans lesquelles il serait dif­férem­ment perçu. Les inter­faces numériques, en effet, spa­tialisent ce que nous lisons et nous don­nent à manip­uler des sig­nes à par­tir de l’inscription anticipée, pro­gram­mée, de nos gestes et de nos actions.

Rôle de l’interprétation et illusion épistémologique

Ces actions se matéri­alisent par des traces, qui témoignent en par­tie de l’activité d’un util­isa­teur. C’est à par­tir d’elles que de nou­veaux espoirs sont nés dans la com­préhen­sion de l’activité humaine, alors que la fron­tière s’estompa peu à peu avec le “hors ligne” et qu’émergèrent les réseaux (dits) soci­aux. De nom­breux out­ils furent ain­si mis au point pour analy­ser ces traces, par la recherche uni­ver­si­taire évidem­ment, mais aus­si par des entre­pris­es et des spé­cial­is­tes du mar­ket­ing. Les SIC ont rapi­de­ment cri­tiqué ces pré­ten­tions en les réduisant à des pra­tiques div­ina­toires chargées de lire la com­plex­ité du social dans les chiffres (voir Souch­ier, 2008 ou Jean­neret, 2011). Bruno Bachi­mont reproche plus pré­cisé­ment à ces analy­ses de man­quer l’Autre (Bachi­mont, 2014), c’est-à-dire de nég­liger les tech­niques d’interprétation à par­tir desquels le mod­èle d’analyse devrait être con­stru­it et les don­nées alors con­stru­ites par ce mod­èle analysées :

Trop sou­vent, les résul­tats pro­posés infor­ment plus sur le mod­èle sci­en­tifique exploré que sur les don­nées sur lesquelles on l’a appliqué, les hypothès­es per­me­t­tant de con­stituer les don­nées, de les for­mater, de les réduire à du cal­cu­la­ble par le mod­èle restant en général ignoré dans l’interprétation. (Bachi­mont, 2014)

Une rup­ture est en effet créée entre ces don­nées con­sti­tuées “et leur ter­rain cul­turel où elles pren­nent sens” (Bachi­mont, 2014), soit le con­tex­te de pro­duc­tion des traces. Dès lors, les résul­tats obtenus “ne nous appren­nent que fort peu sur la réal­ité dont les don­nées sont issues.” (p. 76) Or, “l’intelligibilité du fait cul­turel” (p. 75) n’est pos­si­ble que par l’entremise de l’empathie, qui per­met de con­stru­ire l’autre, de le ren­dre pens­able, sans pour autant s’assimiler totale­ment à lui, c’est-à-dire en gar­dant une dis­tance cri­tique (on recon­naît là chez Bachi­mont un goût pour la phénoménolo­gie sociale de Schütz).

Sciences de l’Information et de la Communication

Ce sont des ques­tions que les SIC explorent bien évidem­ment. Mais nous n’avons pas vrai­ment de per­son­ne isolée qui ferait autorité, qu’on pour­rait iden­ti­fier com­me un “représen­tant” d’une pen­sée du numérique. Ce sont plutôt des col­lec­tifs, des lab­o­ra­toires (Gripic, Para­graphe, Lab­Sic, Dicen, etc.) qui offi­cient et qui ont mis au point un cer­tain nom­bre d’outils, pour nous per­me­t­tre d’analyser les inter­faces web par exem­ple et les pra­tiques qui leur sont asso­ciées (dans cet arti­cle de recherche, je présen­te de manière détail­lée les posi­tion­nements SIC). Ces out­ils ont été élaborés à par­tir d’une ambi­tion déjà ren­con­trée — ne pas en rester au noumène, ne pas se lais­ser impres­sion­ner par ce qu’on ne voit pas — et d’un posi­tion­nement man­i­feste­ment empiris­te et matéri­al­is­te.

Ecrits d’écran et pensée du cadre

Les “écrits d’écran” de Souch­ier (1996) invi­tent en effet à réfléchir à toute inscrip­tion à par­tir du sup­port où elles se matéri­alisent en prenant en compte plusieurs car­ac­téris­tiques du tex­te à l’écran (lumière, icô­nes, sons, etc.). Mais l’ordinateur pose prob­lème : com­me on l’a vu avec Bachi­mont et Vial, une dimen­sion totale­ment invis­i­ble nous échappe dans l’appréhension de l’écriture à l’écran, qui la déter­mine pour­tant en par­tie. Souch­ier inscrit les écrits d’écran dans l’histoire longue de l’écriture et notam­ment dans une “pen­sée de l’écran” (Christin, 1996) qui fait du sup­port un mode de com­mu­ni­ca­tion avec l’invisible (l’au-delà), descriptible, par con­séquent, à par­tir d’une per­spec­tive com­mu­ni­ca­tion­nelle.

L’analyse d’un écrit d’écran con­sis­te d’abord à le situer et à dis­tinguer par exem­ple les dif­férents cadres dans lequel il prend place (les cadres des bor­ds de l’écran, le cadre du sys­tème d’exploitation, les cadres du logi­ciel, etc. voir Souch­ier, 1999) avant de se focalis­er sur le cadre (l’interface, pour sim­pli­fier) à par­tir de laque­lle les manip­u­la­tions sont pos­si­bles. Les “sig­nes passeurs” désig­nent l’ensemble des out­ils (bar­res de défile­ment, bou­tons, etc.) par lesquels nous accé­dons au tex­te et qui le com­man­de (d’où la notion d’”architexte” ; Souch­ier et Jean­neret, 2005). Cet accès est déter­miné en amont et matéri­al­isé dans des représen­ta­tions visuelles (poin­teur de la souris, icô­nes, etc.) que nous manip­u­lons au moyen d’objets (la souris, le clavier, l’écran) et de gestes (saisie d’un tex­te, mou­ve­ments de la souris sur la tapis, etc.), qui com­mu­niquent bien avec l’au-delà (phénomé­nal­isé dans le charge­ment d’une page web, dans un bug, etc.), com­me en témoignent par exem­ple les “humeurs cor­porelles” (agace­ments, atten­te, impa­tience, etc.) des util­isa­teurs (Souch­ier, Jean­neret, Le Marec, 2003).

La notion de cadre per­met de décrire les con­di­tions socio-tech­niques et matérielles dans lesquelles toute per­son­ne est amenée à com­mu­ni­quer sur le web et sur Inter­net. En s’appuyant sur les travaux de Goff­man (Les Cadres de l’expérience), Can­del (2009) plaide pour une descrip­tion sémi­o­tique des cadres édi­to­ri­aux (inter­faces) à par­tir desquels les échanges soci­aux s’effectuent, s’opposant méthodologique­ment à une cer­taine soci­olo­gie, pour laque­lle les pra­tiques se liraient de manière trans­par­ente. Le tra­vail des SIC con­sis­te à observer fine­ment la manière dont ces pra­tiques sont inscrites, anticipées, dans le dis­posi­tif d’écriture qui favorise la com­mu­ni­ca­tion et qui la déter­mine en par­tie. Il revient cepen­dant à Bouchardon (2012) d’avoir pré­cisé­ment exposé en quoi pour­rait con­sis­ter une telle sémiorhé­torique en four­nissant une typolo­gie des gestes pos­si­bles dans les inter­faces d’écran.

L’approche sémiologique et industrielle du web

Les travaux ini­ti­aux de Souch­ier et Jean­neret ont fait l’objet de pro­longe­ments par l’équipe du Gripic (Cel­sa Paris IV), qui les éprou­vent depuis plusieurs années en les con­frontant au web con­tem­po­rain (Bonac­cor­ci, 2013 ; Can­del, Gomez, 2013). C’est à par­tir de la notion de “com­pos­ites” forgée par Joëlle Le Marec (dont la route a sou­vent croisé celle de Souch­ier et Jean­neret) que le web peut être ain­si envis­agé, soit com­me un com­plexe hétérogène de pra­tiques, d’espaces, de savoirs, de normes et d’objets analysés dans une per­spec­tive com­mu­ni­ca­tion­nelle. Les chercheurs en SIC se deman­dent com­ment sont matéri­al­isées, insti­tu­tion­nal­isées, instru­men­tal­isées et sémi­o­tisées les médi­a­tions tech­niques et les pra­tiques.

L’analyse des inter­faces de nav­i­ga­tion, de cir­cu­la­tion et de saisie des tex­tes (un statut FB, par exem­ple) per­met de met­tre au jour des logiques indus­trielles qui stan­dard­is­ent les tex­tes pro­duits par les util­isa­teurs pour les inscrire dans une per­spec­tive marchan­de ou pour les traiter sta­tis­tique­ment. On voit ain­si que la fil­i­a­tion avec les mytholo­gies de Barthes, et sa cri­tique de l’idéologie, est tou­jours bien présen­te. Les analy­ses sémi­o­tiques se dou­blent par­fois d’éthnographies (Jean­neret, 2007), voire d’ethnosémiotiques (Le Marec, 2003), cepen­dant lim­itées aux util­isa­teurs. Il faut plutôt chercher du côté du Lab­Sic, avec Bouquil­lon et Matthews (2011) ou de Paris 3 avec Frau-Meg­gs (2011) pour voir menée ou présen­tée une soci­olo­gie pos­si­ble des con­cep­teurs des inter­faces web.

Digital Studies, Humanisme numérique, Digital humanities

Mon inscrip­tion en SIC ne m’interdit cepen­dant pas d’ausculter d’autres pen­sées ou d’explorer d’autres méthodolo­gies, pour ma curiosité d’abord et ensuite parce qu’elles m’aident à délim­iter mon pro­pre savoir et à l’asseoir sur des bases bien iden­ti­fiées. C’est pourquoi j’essaie de suiv­re les dif­férents travaux nés d’un ensem­ble de dis­ci­plines qui ont pour objet d’analyse le web, inter­net, l’informatique et le numérique.

Générale­ment, l’adjectif “dig­i­tal” est accolé à une dis­ci­pline mère et trahit son anx­iété de se voir dépassée, à une épo­que con­sid­érée com­me charnière et alors que de nom­breux travaux sont déjà parus en Human-Com­put­er Inter­ac­tion et en Sci­ence and Tech­nol­o­gy Stud­ies. Ces dernières années ont ain­si fleuri, en plus des Dig­i­tal Human­i­ties et des Web Sci­ence/Inter­net Stud­ies déjà bien con­nues, des Dig­i­tal Stud­ies et une Dig­i­tal Anthro­pol­o­gy (À UCL notam­ment; je la présen­terai une autre fois).

Les Digital Studies et l’humanisme numérique : en amont des Digital Humanities

Digital Studies

Cha­cune de ces “nou­velles” dis­ci­plines ten­tent générale­ment de se posi­tion­ner en amont de toutes les autres, com­me jadis la philoso­phie avec ses sup­posés reje­tons. Ain­si des “Dig­i­tal Stud­ies” (Stiegler, 2012) qui con­sid­èrent que les Dig­i­tal Human­i­ties ne sont qu’une de leur dimen­sion et pour lesquelles le numérique s’inscrit dans une his­toire longue des savoirs et des tech­niques. Com­me dans l’anthropologie, dans l’ingénierie (Bachi­mont) ou dans les SIC (Souch­ier, Jean­neret), de grandes fig­ures intel­lectuelles sont con­vo­quées (Leroi-Gourhan et Simon­don, le plus sou­vent), quoique tra­vail­lées dif­férem­ment.

Chez Stiegler (2014), la ques­tion — clas­sique — de l’objectivation des con­nais­sances par l’extériorisation tech­nique con­duit ain­si à une dis­tinc­tion entre la mémoire organique et la mémoire organologique, soit une incor­po­ra­tion des savoirs à par­tir de leur mémori­sa­tion sur des sup­ports d’écriture. L’appareil psy­chique d’un indi­vidu est par con­séquent en con­stan­te rela­tion avec un appareil sym­bol­ique, situé dans la société : son ‘organac­ité cérébrale”  (p. 22) se recon­fig­ure en effet en fonc­tion d’une “organolo­gie sociale” médiée par la tech­nique.

Or, ce rap­port est phar­ma­cologique. L’objet tech­nique, notam­ment numérique, peut en effet “provo­quer une atro­phie de la vie de l’esprit” (être un poi­son, en som­me ; Stiegler, 2014, p. 15) com­me a pu le soutenir Pla­ton. Stiegler (2012) s’appuie sur l’analyse de Face­book pour le démon­tr­er : le réseau favorise peut-être l’émergence d’un nous col­lec­tif par l’entremise d’un dis­posi­tif rela­tion­nel et tech­nique (ou “indi­vid­u­a­tion col­lec­tive” chez Simon­don) mais c’est au prof­it d’un pro­fi­lage mar­ket­ing.

Pour faire des sup­ports (dits) numériques et des réseaux (dits) soci­aux des remèdes (c’est la deux­ième face du ter­me de “phar­makon”), Stiegler pro­pose ain­si le développe­ment d’une “organolo­gie des con­tro­ver­s­es”, c’est-à-dire d’un ensem­ble d’outils com­mu­ni­ca­tion­nels qui favorisent la dis­pu­ta­tio, le débat, la prise de posi­tion bref, la dis­tance cri­tique et la con­struc­tion de l’individu.

L’humanisme numérique de Milad Doueihi

L’Humanisme numérique de Milad Douei­hi (2011) a la même ambi­tion : fournir des pis­tes épisté­mologiques aux Dig­i­tal Human­i­ties. Il “invite [ain­si] à une his­toire intel­lectuelle du Net, de la socia­bil­ité numérique et des pra­tiques let­trées et pop­u­laires émer­gen­tes.” Dans cette per­spec­tive, les mythes fon­da­teurs de la cul­ture numérique (ren­dre tout acces­si­ble, trans­former tout l’héritage de l’humanité) ain­si que les caté­gories habituelles de la pen­sée occi­den­tale (l’amitié, le doc­u­ment, l’identité, la per­son­ne, etc.) sont revis­ités, dans une rela­tion dynamique à la tech­nique.

L’amitié

C’est notam­ment à par­tir de l’amitié que cette rela­tion est pen­sée. Pourquoi, en effet, est-elle au cen­tre des dis­posi­tifs socion­umériques (com­me Face­book) ? Parce quelle est con­sti­tu­tive de la com­mu­nauté humaine (Aris­tote) et qu’elle se car­ac­térise par le partage de sen­ti­ments, par un com­merce (Bacon), qui révèle une part de sa nature, cal­cu­la­trice (Cicéron). C’est pré­cisé­ment cette nature qui est exploitée par les réseaux socion­umériques :

Pour con­tin­uelle­ment élargir le réseau et éten­dre son accès, l’amitié, même sim­pli­fiée, est con­sacrée com­me l’instance d’une per­ti­nence déter­mi­nan­te, d’une per­ti­nence même absolue, car dans son nou­veau cadre elle rend intel­li­gi­bles presque tous les choix (lec­ture, image, ce qui explique l’association avec le bou­ton “J’aime” de Face­book, par exem­ple). L’amitié n’est plus ici un rap­port entre deux ou plusieurs indi­vidus, elle devient une com­mu­ni­ca­tion de cette rela­tion et une invi­ta­tion à échang­er la rela­tion elle-même. Ain­si, les sys­tèmes de recom­man­da­tion for­malisent ce glisse­ment : les amis se parta­gent com­me l’amitié. Et la cul­ture du partage induit une nou­velle val­ori­sa­tion de cette rela­tion com­me véhicule à la fois d’un savoir et d’une volon­té de partager et, en fin de compte, de mon­tr­er ce savoir. (Douei­hi, 2011)

Le but de ce partage est clair : il s’agit d’amener l’utilisateur à pro­duire des con­tenus, qui seront tra­vail­lés en don­nées. C’est pourquoi Milad Douei­hi définit ces réseaux com­me des “cadres vides, avec des con­train­tes spé­ci­fiques dont le but prin­ci­pal est la pro­duc­tion d’un con­tenu qui à son tour sert à partager les rela­tions.” (p. 128), car sans l’ajout d’un ami et le rem­plis­sage d’un pro­fil, les actions sont très lim­itées et l’exclusion évi­den­te.

Culture anthologique et ontologique

De quoi se nour­ris­sent ces cadres ? De frag­ments (nanofic­tions : statuts, réc­its, bil­lets, com­men­taires, etc.) dont la cohérence et la con­ti­nu­ité est assurée par l’image, qui situe dans un lieu, fixe le regard, con­cré­tise une présence pour ren­dre compte de rôles soci­aux con­sti­tu­tifs d’une per­son­nal­ité. Parce qu’elle est située, cette per­son­nal­ité est dès lors citable, trans­férable et asso­cia­ble à d’autres objets ; c’est pourquoi elle peut cir­culer, notam­ment grâce aux APIs.

Une telle cul­ture — anthologique — n’est évidem­ment pas pro­pre au numérique. L’Antiquité, le Moyen Âge et la Renais­sance ont bien con­nu la frag­men­ta­tion infor­ma­tion­nelle et le rassem­ble­ment de ces unités dans un nou­vel ensem­ble sémi­o­tique et matériel, com­me en témoignent pour la péri­ode mod­erne les recueils d’adversaria ou de lieux com­muns. La dif­férence, c’est que ces opéra­tions (la créa­tion d’un Stori­fy, par exem­ple) sont sec­ondées par des logiques indus­trielles et ontologiques qui banalisent le geste édi­to­ri­al. Les pre­mières stan­dard­is­ent en effet les formes d’écriture, à par­tir de cadres con­traints (les logi­ciels de saisie du tex­te) ; les sec­on­des, en dotant chaque frag­ment d’une iden­tité et d’un vocab­u­laire spé­ci­fiques, favorisent l’automatisation de leur rassem­ble­ment, à par­tir d’une action rel­a­tive­ment sim­ple (un clic).

C’est pourquoi l’autorité fait l’objet d’une telle inter­ro­ga­tion aujourd’hui (on ne compte plus le nom­bre de col­lo­ques, de journées d’étude ou d’articles sur le sujet). Sa désta­bil­i­sa­tion est bien la preuve que les dis­tinc­tions hors ligne/en ligne n’ont aucun sens et que nous assis­tons bien à une hybri­da­tion des tech­niques, des savoirs, des espaces, des pra­tiques et des objets.

Les Digital Humanities : qu’une boîte à outils ?

Les propo­si­tions de Milad Douei­hi, de Bernard Stiegler et de Bruno Bachi­mont pour­raient néan­moins don­ner l’impression que les Dig­i­tal Human­i­ties ne seraient qu’une boîte à outils/qu’une accu­mu­la­tion de pro­jets (une idée par­fois entretenue par ses ten­ants d’ailleurs5Ainsi pour Stephen Ram­say, on ne peut pas pré­ten­dre être un “Dig­i­tal Human­ist” si l’on ne pro­duit rien : http://lenz.unl.edu/papers/2011/01/11/on-building.html. Cité par Aurélien Berra, 2012.), qui n’auraient pas d’ambitions épisté­mologiques. Pier­re Mounier (2014) pré­cise pour­tant :

Rien ne serait plus erroné que de ten­ter de définir les human­ités numériques com­me la sim­ple intro­duc­tion des tech­nolo­gies numériques dans le proces­sus de recherche, ni même com­me l’informatisation de celle-ci, encore moins com­me la pure et sim­ple instru­men­ta­tion d’une tra­di­tion de recherche qui ne le serait pas naturelle­ment. (p. 102)

En effet, une ques­tion cen­trale par­court les Dig­i­tal Human­i­ties, qui con­cerne le rap­port aux sources (Mounier, 2014, p. 102). Si les archives, par exem­ple, per­me­t­tent aux chercheurs d’explorer de vastes cor­pus, ou même de fédér­er des actions citoyen­nes (grâce au “crowd­sourcing”, par exem­ple), elles posent néan­moins des prob­lèmes de con­trôle. Les bases de don­nées dont elles sont issues peu­vent être con­sti­tuées par des sociétés com­mer­ciales, qui n’autorisent le plus sou­vent que des accès restreints (c’est par exem­ple le cas de Face­book avec son API). C’est pourquoi la con­sul­ta­tion de ces bases ne peut pas se faire sans un exa­m­en cri­tique de ce qui est pré­cisé­ment pro­posé à la con­sul­ta­tion.

Les Dig­i­tal Human­i­ties sont donc, elles aus­si, préoc­cupées par la théorie et l’épistémologie ; elles cherchent, plus pré­cisé­ment, à “repenser les sci­ences humaines en con­ciliant nos théories avec les méth­odes exis­tan­tes” (Berra, para­graphe 20) À leur sujet, on peut donc bien par­ler d’une dis­ci­pline qui com­porte un “méta­lan­gage, des méthodolo­gies, des théories, des prob­lé­ma­tiques et des objets” (Car­bou, 2013) com­me en témoigne l’un de leurs man­i­festes.

Conclusion : ce qui fait tenir ensemble

Con­traire­ment à l’ambition précédem­ment affichée, je n’ai pas cher­ché à ren­dre compte du mon­de d’existence du numérique.  Nous avons en effet vu que l’analyse des pra­tiques numériques doit para­doxale­ment se faire avec l’abandon d’une déf­i­ni­tion “du” numérique. Nous pou­vons, tout au mieux, nous ingénier à com­pren­dre com­ment des indi­vidus parvi­en­nent à s’entendre à peu près sur ce qu’ils enten­dent par “là”. Et ce que nous avons fini par com­pren­dre, c’est que “le” numérique fai­sait tenir ensem­ble des élé­ments extrême­ment dis­parates (des sup­ports, des indi­vidus, des dis­cours, etc.).

Com­me tout objet-fron­tière, “le” numérique est en effet à l’intersection de mon­des soci­aux et de con­stel­la­tions écologiques qui parta­gent des représen­ta­tions très dif­férentes quoique sus­cep­ti­bles de com­mu­ni­quer entre elles. Nous béné­fi­cions cepen­dant de réflex­ions, issues de ces mon­des soci­aux (uni­ver­si­taire, ici), qui nous per­me­t­tent de com­pren­dre plus fine­ment encore de “quoi” l’on par­le quand on par­le de “numérique”.

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Notes   [ + ]

1. Entrevoir, Gal­li­mard, coll. Poésie, p. 28.
2. Il est d’ailleurs assez para­dox­al de la refuser pour penser le mon­de et de recourir à ses tra­vers sup­posés — l’unicité, la fix­ité, etc. — une fois qu’on la présen­te…
3. On com­prend mieux pourquoi les SIC en fournirent une cri­tique salu­taire, sans tomber dans la techno­pho­bie. Car l’informatisation est l’autre nom de l’industrialisation, tels que Michel Volle, Pier­re Moeglin ou Yves Jean­neret ont pu le mon­tr­er. Héri­tiers de la cri­tique idéologique de Barthes, les SIC trou­vèrent ain­si dans le sys­tème tech­nique infor­ma­tique un ter­reau fer­tile à par­tir duquel elles purent croître.
4. Nous avons tout de même du recul par rap­port à eux en SIC — voir par exem­ple “Ceci n’est pas une page, ceci n’est pas un site” de Jean­neret
5. Ainsi pour Stephen Ram­say, on ne peut pas pré­ten­dre être un “Dig­i­tal Human­ist” si l’on ne pro­duit rien : http://lenz.unl.edu/papers/2011/01/11/on-building.html. Cité par Aurélien Berra, 2012.

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