Usages et pratiques : quelles différences ? (6/7) Vers l’analyse des pratiques numériques

Som­maire

La toute dernière par­tie sur les usages/pratiques trait­era donc spé­ci­fique­ment “du” numérique avant d’aborder les dif­férentes ten­ta­tives pour “en” ren­dre compte.

Précédem­ment, je me suis demandé si nous ne cour­rions pas le risque d’un anthro­pocen­trisme, à se focalis­er exclu­sive­ment sur les agents humains dans l’analyse des pra­tiques. En plaidant pour une “ontolo­gie plate”, nous nous sommes ain­si dotés d’un out­il méthodologique, nous avons choisi de con­sid­ér­er que dans une sit­u­a­tion don­née, un humain ne valait pas moins que la main qu’il mobilise pour manip­uler un objet, qui ne vaut pas moins que l’humain qui le manip­ule, qui, etc. Par con­séquent, nous avons con­sid­éré que chaque chose était seule au monde, pour appren­dre à les voir et à ne pas les exclure d’une analyse, à par­tir de pré­sup­posés hiérar­chiques. Mais nous nous sommes aus­si don­né pour tâche de recon­stru­ire un ordre — ou du moins : un entrelacs — à par­tir duquel penser les rela­tions entre les choses.

Renoncer à savoir ce qu’est “le” numérique

Avant cette étape, nous avons cepen­dant besoin de savoir ce sur quoi portera cette recon­struc­tion. Car “du” numérique, nous ne savons rien ou plutôt nous en savons trop. Nous pour­rions ten­ter de nous “en” rap­procher en suiv­ant la méthodolo­gie de la théolo­gie néga­tive; nous seri­ons alors con­duits à faire une liste de tout ce qu’ ”il” n’est pas. Nous avons égale­ment vu que les deux mod­èles de la tra­di­tion ontologique (les mod­èles sub­stantiel et effi­cient) étaient inef­fi­caces. Ain­si, nous devons d’abord renon­cer à nous deman­der ce qu’est “le” numérique.

La pensée du paysage en Chine : entre l’eau et la montagne

Un tel pro­gramme (ou une telle absence pro­gram­ma­tique) peut être élaboré à par­tir de la pen­sée du paysage en Chine clas­sique. Si, dans notre cul­ture, un paysage implique un spec­ta­teur con­tem­pla­teur (un sujet devant un objet, donc), le paysage prend corps dans un entrelacs chez les chi­nois, dans un entre-deux, dans “un jeu d’interactions sans fin entre fac­teurs con­traires, devenant parte­naires, par lesquels du monde est matricielle­ment conçu et s’organise” (Jul­lien, 2014, p. 40) Autrement dit : nous ne sommes plus “devant” ni même “au cen­tre” des choses, comme Mer­leau-Pon­ty l’avait déjà for­mulé, ten­tant de dépass­er la dichotomie sujet/objet; nous ne sommes pas non plus “dedans” mais bien “entre” : entre l’eau et la mon­tagne (“paysage” sig­ni­fie “montagne(s)-eau(x)” en chi­nois), entre l’horizontal et le ver­ti­cal, entre la fix­ité et le mou­vant, entre l’instabilité du monde et sa sta­bil­ité.

Polarité et appariements

La pen­sée chi­noise renonce ain­si à “l’en-soi”, à l’être de la chose : la mon­tagne n’existe pas en tant que mon­tagne et il n’y a pas d’être de la mon­tagne, de chose dont on pour­rait dire “voilà une mon­tagne”; la mon­tagne se conçoit au con­traire dans sa rela­tion à l’eau, c’est-à-dire dans une polar­ité à par­tir de laque­lle peu­vent être pen­sés tous les pos­si­bles de la mon­tagne jusqu’à épuise­ment, explorés et par­cou­rus du haut vers le bas. Ain­si le pein­tre chi­nois, comme les pein­tres impres­sion­nistes plus tard, envis­agera la mon­tagne à par­tir d’un max­i­mum d’axes spa­ti­aux, tem­porels et sen­soriels (montagne-d’en-bas, montagne-d’en-haut, mon­tagne-de-jour, mon­tagne-de-nuit, etc.) grâce aux­quels s’expriment bien plus que des oppo­si­tions : des appariements. Dès lors, les nuages d’en haut répon­dent aux bam­bous d’en bas, dans une mise en ten­sion et dans “un monde où rien ne manque.” (Jul­lien, p. 57)

Cohérence interne des choses sans la constance de leur forme

La pen­sée clas­sique chi­noise du paysage et du monde pour­rait sans doute se résumer dans une for­mule du poète français Paul de Roux :

branch­es, pier­res, tuiles, tout fut gîte et tout fut errance”.1Entrevoir, Gal­li­mard, coll. Poésie, p. 28.

Dès lors, com­ment penser la con­stance des choses si elles n’ont pas de forme con­stante, si l’eau, par l’effet du soleil, est tou­jours sus­cep­ti­ble de devenir nuage ? Il nous faut, là encore, déplac­er notre regard, faire une expéri­ence, accueil­lir un autre rap­port au monde. Car la con­stance en Chine, pré­cise Jul­lien (2014), est “d’un autre ordre”. Elle tient en effet à une cohérence interne, à une con­ti­nu­ité entre chaque élé­ment : entre l’eau et les nuages, il n’y a ain­si qu’une “dif­férence de com­pac­ité” (p. 65) mais ces élé­ments sont par­cou­rus d’une même énergie qui les fait se trans­former et “se renou­vel­er dans ces vari­a­tions sans fin de plisse­ments et d’enchaînements.” (p. 68) La tâche du pein­tre — immense, impos­si­ble ; la seule qui ait de la valeur — con­siste à ren­dre compte de la capac­ité de la mon­tagne à inve­stir dif­férentes formes pos­si­bles et, par con­séquent, à capter ses “divers modes d’intensité” (p. 69).

Aristote et la pensée chinoise : matière, forme et transformations

Cette con­cep­tion peut cepen­dant ren­con­tr­er la pen­sée (dite) occi­den­tale (con­stam­ment car­i­caturée, comme si elle ne con­sti­tu­ait qu’un seul bloc2Il est d’ailleurs assez para­dox­al de la refuser pour penser le monde et de recourir à ses tra­vers sup­posés — l’unicité, la fix­ité, etc. — une fois qu’on la présente…). Chez Aris­tote matière et forme ne sont pas séparées : bien plus, tout est à la fois matière et forme, tout con­tient un tas de vir­tu­al­ités (par exem­ple, la matière-mar­bre peut devenir forme-sculp­ture-cheval mais égale­ment forme-sculp­ture-chien, etc.) et un tas d’actualisations, de réal­i­sa­tions, de fix­a­tions (la matière-mar­bre devenant effec­tive­ment forme-sculp­ture), jamais tout à fait quit­tées par les poten­tial­ités (la matière-mar­bre est peut-être dev­enue forme-sculp­ture mais elle peut aus­si être détru­ite, mais on peut aus­si la pein­dre, etc.). Chez Aris­tote, pour­tant, ce principe de vir­tu­al­ités va vers tou­jours moins d’indétermination. Autrement dit : la matière a ten­dance à ten­dre davan­tage vers la forme, soit vers la réduc­tion des poten­tial­ités (la matière-mar­bre tend vers la sculp­ture finie par l’artiste). Au con­traire, en Chine, matière et forme restent au même niveau de déter­mi­na­tion et d’indétermination (la matière-mar­bre ne s’épuiserait pas dans un acte de fini­tion mais plutôt dans un “fonds de formes” pos­si­bles, toutes égales — Jul­lien, p. 70).

La consistance ou l’art de faire tenir ensemble les choses

Pour penser le paysage et, avec lui, l’eau et la mon­tagne, c’est-à-dire les “choses” du monde (encore que ce terme soit mal­adroit, parce qu’il sta­bilise), il faut donc renon­cer à l’être, à l’unité, à l’essence et leur préfér­er la cohérence, la con­ti­nu­ité, la cor­réla­tion : la mon­tagne fait tenir ensem­ble (assure une con­ti­nu­ité entre) des cas apparem­ment dis­parates (le nuage, le rocher, etc.), sans jamais pour autant leur assur­er de sup­port ou de sta­bil­ité ontologique. Ain­si, “la” mon­tagne n’existe pas plus que “le” numérique ou plutôt : “ils” ne sont sai­siss­ables que dans un entre-deux per­ma­nent qui cache ou rend vis­i­ble une cohérence interne.

À quoi pense-t-on lorsque l’on parle de numérique ?

De quoi par­lons-nous donc quand nous par­lons “de” numérique ? Le recours à toute une économie séman­tique pour en par­ler (“le” numérique, avec ou sans guillemets ; la “révo­lu­tion” numérique; les “réseaux soci­aux”, etc.) trahit un proces­sus de général­i­sa­tion : c’est en effet une con­ver­gence com­plexe d’injonctions mar­ket­ing et d’inflexions sociales qui ont per­mis de pass­er de l’adjectif “numérique” (la “révo­lu­tion numérique”, etc.) au sub­stan­tif “numérique” (“le” numérique). L’adjectif apparte­nait à l’origine au vocab­u­laire tech­nique et désig­nait sim­ple­ment un mode de traite­ment automa­tisé du sig­nal (Moat­ti, 2012). À l’inverse, “le numérique sub­stan­tivé accom­pa­gne un mou­ve­ment sociétal plus glob­al, celui d’un désintérêt pour la sci­ence et la tech­nique” (p. 138). Dans les années 70, les spé­cial­istes du mar­ket­ing l’avaient déjà bien anticipé qui favorisèrent l’implantation de l’interactivité dans toutes les bouch­es (Guéneau, 2005) : il fal­lait en effet pou­voir human­is­er des machines sus­pec­tées de nous déshu­man­is­er. Le numérique, lui, com­mença à désign­er ce que l’on fait avec les machines, sans se souci­er de leurs entrailles, notam­ment depuis l’avènement de l’Internet à large bande dans les années 2004–2005, qui per­mit de ren­dre presque trans­par­ent les actions réal­isées à par­tir de dis­posi­tifs infor­ma­tiques. D’un sim­ple sig­nal on pas­sa donc à un catal­y­seur socié­tal d’angoisses, de réflex­ions, d’enjeux, qu’exprime bien l’expression intro­n­isante “ère du numérique”, à par­tir duquel un ensem­ble d’acteurs, beau­coup plus impor­tants que les seuls infor­mati­ciens ou les seuls spé­cial­istes (comme ce pou­vait être le cas avec le “cyber­space”), purent à peu près s’entendre pour débat­tre.

Dans cette per­spec­tive, “le” numérique appa­raît comme un objet-fron­tière, soit une struc­ture “suff­isam­ment com­mune à plusieurs mon­des soci­aux pour qu’elle assure un min­i­mum d’identité au niveau de l’intersection […] Elle sup­pose l’existence d’une struc­ture min­i­male de con­nais­sance, recon­naiss­able par les mem­bres de dif­férents mon­des soci­aux.” (Trompette, Vinck, 2010)

Quelques pensées “du” numérique

On com­prend mieux, dans cette per­spec­tive, pourquoi autant de courants, de dis­ci­plines, d’acteurs ont cher­ché à “l“ ‘approcher. Je présente ci-dessous quelques-unes des pen­sées “du” numérique, sans chercher l’exhaustivité (un autre bil­let est entière­ment con­sacré aux “Dig­i­tal Stud­ies” et à la matéri­al­ité numérique) : en effet, bien d’autres acteurs, notam­ment français, auraient pu y fig­ur­er, que je n’ai pas encore suff­isam­ment lus (depuis, un arti­cle de recherche est paru, qui ten­tent de leur ren­dre jus­tice).

Philosophie

Par­mi ces textes fig­ure notam­ment le livre récent de Stéphane Vial (L’Être et l’écran, PUF, 2013), qui a pour ambi­tion de fournir une analyse philosophique “du” numérique ou plutôt d’un sys­tème tech­nique numérique.

Le système technique numérique

Le pre­mier intérêt — très grand — du livre de Stéphane Vial est donc de replac­er d’abord ce qu’il appelle le “sys­tème tech­nique numérique” dans l’histoire des tech­niques, pour en révéler toute l’épaisseur à par­tir d’une entre­prise archéologique.

Les machines de bois de la Renais­sance firent ain­si place aux machines de métal de la révo­lu­tion indus­trielle puis aux machines numériques. Chaque pas­sage se com­prend comme une délé­ga­tion d’une force : force cor­porelle, dans le cas des machines de métal; force intel­lectuelle, pour les machines numériques. Or, ces machines font sys­tème, c’est-à-dire qu’elles com­pren­nent un ensem­ble d’éléments qui leur don­nent vie et qui se struc­turent à par­tir d’elles, soit les ordi­na­teurs cen­traux, les micro-ordi­na­teurs, les serveurs web, etc. S’il existe plusieurs niveaux de com­bi­nai­son tech­nique (struc­ture tech­nique, ensem­ble tech­nique, etc.), le “sys­tème tech­nique” est le plus haut degré de matu­rité tech­nologique, qui com­prend donc des tech­niques assem­blées en un ensem­ble homogène. Dans cette per­spec­tive, le sys­tème tech­nique infor­ma­tique se com­prend comme une syn­ergie entre la microélec­tron­ique, l’automatisation et l’informatisation3On com­prend mieux pourquoi les SIC en fournirent une cri­tique salu­taire, sans tomber dans la techno­pho­bie. Car l’informatisation est l’autre nom de l’industrialisation, tels que Michel Volle, Pierre Moeglin ou Yves Jean­neret ont pu le mon­tr­er. Héri­tiers de la cri­tique idéologique de Barthes, les SIC trou­vèrent ain­si dans le sys­tème tech­nique infor­ma­tique un ter­reau fer­tile à par­tir duquel elles purent croître. Le sys­tème tech­nique numérique, lui, porte plus loin encore le sys­tème infor­ma­tique en le général­isant grâce au réseau, à la mise en lien entre machines.

Systèmes techniques et perception du monde

Le sec­ond intérêt du livre de Stéphane Vial est de mon­tr­er que tout sys­tème tech­nique affecte notre per­cep­tion du monde. La manière dont les êtres appa­rais­sent (nos amis avec qui nous com­mu­niquons via Face­book; une fleur que l’on prend en pho­to, etc.) dif­fère et avec elle la manière de les percevoir. Toute tech­nique est donc une phénométech­nique (Bachelard) : toute tech­nique rend appar­ent un être selon ses pro­pres modal­ités. Dès lors, la per­cep­tion n’appartient qu’à l’organisation externe de notre cul­ture tech­nique et aucune organ­i­sa­tion interne ne préex­is­terait à cette per­cep­tion. Il existe donc une dialec­tique entre l’appareil et l’apparaître : un appareil pho­tographique ne pro­duit pas seule­ment des images mais un mode de per­cep­tion des choses mis­es en image.

Du noumène numérique au phénomène numérique : de l’invisible au visible

Le troisième intérêt — et je m’arrêterai là — du livre de Stéphane Vial est de pro­pos­er un cer­tain nom­bre de caté­gories, iden­ti­fiées sous d’autres noms par les SIC, qui per­me­t­traient de saisir le sys­tème tech­nique numérique. Par­mi elles : le noumène, qui désigne chez Kant la chose en soi, c’est-à-dire ce qui ne dépend pas de notre per­cep­tion, ce qui existe en dehors de nous (le monde quan­tique, par exem­ple) et qui nous est par­faite­ment invis­i­ble. Dans cette per­spec­tive, le noumène du numérique, ce qui ne nous appa­raît pas immé­di­ate­ment, ce sont par exem­ple l’ensemble des proces­sus math­é­ma­tiques et élec­tron­iques qui tran­si­tent dans un ordi­na­teur et avec lesquels nous ne pou­vons pas ren­tr­er directe­ment en con­tact. Or, ces proces­sus sont appareil­lés : pour com­man­der à la machine, nous avons en effet besoin d’interfaces, nous avons besoin d’un appareil­lage tech­nique qui fasse le lien entre nous, nos actions, nos raisons d’agir et l’ordinateur ou plutôt la matière cal­culée. Dès lors, le noumène se phénomé­nalise (il devient un phénomène au sens éty­mologique : il appa­raît) : il se matéri­alise dans une série d’icônes, d’images, de menus, de listes, de bou­tons, de clavier et de souris. Et c’est bien à par­tir de ces inter­faces que nous ren­trons con­tact avec la machine mais égale­ment avec autrui.

Refus de la distinction “hors ligne”/“en ligne”

Pour autant, Stéphane Vial refuse à juste titre la par­ti­tion entre un monde “hors ligne” et “en ligne” : sa posi­tion méthodologique — l’insertion du sys­tème tech­nique numérique dans l’histoire des tech­niques — cherche juste­ment à mon­tr­er que toutes nos rela­tions, que toutes nos per­cep­tions sont tou­jours appareil­lées. Les dis­cours sur le numérique (“On ne se ren­con­tre plus”, “Les réseaux déso­cia­bilisent”, etc.) ont sim­ple­ment ten­dance à ren­dre plus man­i­feste, plus vis­i­ble l’appareillage tech­nique (c’est peut-être d’ailleurs là leur ver­tu — essen­tielle­ment heuris­tique, donc).

C’est pourquoi sa posi­tion, à la suite de Bruno Latour et du tour­nant ontologique en anthro­polo­gie (voir la par­tie III), se rap­proche de l’éthique envi­ron­nemen­tale, éten­due aux machines, aux objets tech­niques bref, à l’ensemble des choses avec lesquelles l’être humain, en per­ma­nence, inter-agit : elles n’ont par con­séquent, pas moins de dig­nité que lui.

Philosophie du web

L’autre pen­sée philosophique du numérique est portée en France par Alexan­dre Monin qui, con­traire­ment à Vial (et c’est l’un des reproches qu’on peut faire à ce dernier), s’écarte du “je” générique des philosophes pour penser le numérique et le web à par­tir d’analyses ethno­graphiques d’inspiration latouri­enne menées auprès de ceux qui le font. Ce n’est que très pro­gres­sive­ment que je com­mençai à m’intéresser à ses travaux, à mesure que ma carte cog­ni­tive s’étendit à dif­férentes dis­ci­plines et dif­férents prob­lèmes dont je com­pris l’intersection et que je vis, par­al­lèle­ment, pass­er statuts FB et tweets (nous nous “suiv­ons” Alexan­dre et moi) qui sem­blaient rejoin­dre mes pro­pres préoc­cu­pa­tions. Au moment de dress­er un panaro­ma de quelques pen­sées du numérique (ce à quoi je me livre actuelle­ment, donc), je me plongeai donc un peu mieux dans sa thèse — déjà explorée — et, surtout, dans un arti­cle récem­ment pub­lié.

La ressource

Avec A. Monin, on sort judi­cieuse­ment des ter­mes (“page”, “site”) qui nous ser­vent générale­ment à par­ler du web4Nous avons tout de même du recul par rap­port à eux en SIC — voir par exem­ple “Ceci n’est pas une page, ceci n’est pas un site” de Jean­neret) . On se doute ain­si d’outils pour éviter les métonymies, les métaphores et les cat­achrès­es, certes utiles pour com­mu­ni­quer mais qui entre­ti­en­nent par­fois des con­fu­sions. La ressource (une “page” du Monde, par exem­ple) est ain­si dis­tin­guée de sa représen­ta­tion : la pre­mière, iden­ti­fiée par une URI (une adresse URL, par exem­ple), est sta­ble; la sec­onde désigne les change­ments qui pour­ront affecter cette ressource au fil du temps (une actu­al­i­sa­tion le lende­main d’un bil­let du Monde) ou ses dif­férents vis­ages (le “même” bil­let n’a pas la même apparence graphique sur l’application du Monde et son “site”). On dis­tingue alors une vari­a­tion diachronique (dans le temps) et une vari­a­tion syn­chronique (au même moment, une même ressource peut avoir dif­férents vis­ages).

Or, la ressource est au cen­tre d’un nom­bre très impor­tant de médi­a­teurs qui la tra­vail­lent, assurent son exis­tence et sa via­bil­ité. Une ressource inclut en effet :

des piles de stan­dards, des serveurs, des iden­ti­fi­ants (URIs), des “représen­ta­tions” au sens du pro­to­cole http 10, led­it pro­to­cole, des algo­rithmes, des lan­gages de pro­gram­ma­tion, du code infor­ma­tique, des feuilles de style, noms de domaines ou insti­tu­tions telles que l’IETF 11, l’IANA 12 ou le W3C 13, des édi­teurs (au sens que revêt le mot” pub­lish­ers” en anglais), des réseaux de télé­coms, des bureaux d’enregistrement de noms de domaines, le DNS 14 et ses résolveurs, le réseau Inter­net, des auteurs, admin­is­tra­teurs sys­tèmes, archi­tectes de l’information, Web design­ers, respon­s­ables édi­to­ri­aux, pro­gram­meurs, inté­gra­teurs, hébergeurs, etc. (Monin, 2013, 12)

Une ressource est donc un “objet-fron­tière” (Star, Griese­mer, 1989 ; voir Trompette et Vinck, 2010, pour un retour sur la notion) : à par­tir d’elle s’activent, s’articulent des mon­des soci­aux (web design­er, pro­gram­meurs, etc.) très dif­férents. Ou plutôt : comme le paysage (voir plus haut), la ressource “fait tenir” ensem­ble tous ces agents. C’est pourquoi elle est insai­siss­able : elle assure un principe de “con­ti­nu­ité rétic­u­laire”, elle asso­cie la per­ma­nence et le change­ment.

Ain­si, une ressource a une agen­tiv­ité pro­pre, qui con­siste à nous faire agir, voire à nous coor­don­ner au point de nous amen­er à con­stru­ire un espace com­mun. Mais elle fuit tou­jours, se laisse un temps saisir pour finir par nous échap­per. Elle impose donc méthodologique­ment un traite­ment dynamique  :

il faut envis­ager l’objet dans le déploiement des agen­tiv­ités respec­tives de ce qui saisit (enten­du à la voie moyenne et non active) et de ce qui tou­jours fait saisir et se sous­trait par­tielle­ment à la saisie. (Monin, 2013, 32)

L’attachement

Le rap­port que nous entretenons à la ressource ou, plus générale­ment, aux choses du monde est appelé “attache­ment” par Hénion (2013; repris par Monin, 2013) : notre expéri­ence avec elles rend en effet compte d’un ensem­ble de gestes, d’actes, de savoir-faire dévelop­pés parce que nous tenons à elles, parce que nous avons dévelop­pé un cer­tain type de rela­tions qui, à terme, nous trans­for­ment. Nous ne faisons donc pas que nous dépos­er dans les choses qui nous entourent, pour repren­dre la belle for­mule de Vic­tor Hugo : ils se déposent aus­si en nous, nous tra­vail­lent de l’intérieur, comme nous l’a de nou­veau appris François Bon dernière­ment. Dans une telle per­spec­tive, on se deman­dera com­ment répon­dent les objets, com­ment ils se man­i­fes­tent dans le dis­cours d’un indi­vidu et com­ment ce dernier con­stru­it un rap­port lan­gagi­er, sen­suel, cor­porel à eux. L’attachement doit ain­si per­me­t­tre de répon­dre à cette ques­tion, située en amont : “d’où vient ce qui fait agir” ? (Hénion, 2013, 43); et il révèle des “liens qui font faire quelque chose” (idem, 44)

La dignité des choses

La tâche de Monin avec le web ou de Hénion avec le goût est celle, déjà ren­con­trée, de la poésie depuis ses orig­ines et de la lit­téra­ture (l’infra-ordinaire de Pérec), même si les références diver­gent ici (Eti­enne Souri­au est con­vo­qué) pour des raisons cul­turelles ou insti­tu­tion­nelles. Elle s’inscrit donc dans un vaste mou­ve­ment con­tem­po­rain pour recon­naître non seule­ment à chaque chose sa dig­nité mais encore pour les penser dynamique­ment, dans un flux per­ma­nent dont nous faisons par­tie et que décrivent bien aujourd’hui la phénoménolo­gie (la cor­réla­tion de Renaud Barabas), la pen­sée chi­noise (l’appariement de François Julien), le con­struc­tion­nisme (les objets épistémiques de Knorr Céti­na), la soci­olo­gie (les objets-fron­tières; l’attachement) et l’ontologie plate (Gar­cia, Latour). Grâce à ces travaux, l’octet, la ressource, ses représen­ta­tions, les for­mats, etc. peu­vent être recon­nus, c’est-à-dire dotés d’une agen­tiv­ité que nous ne pou­vons pas décrire, faute d’avoir accès directe­ment à elle, mais dont nous pou­vons ren­dre compte, notam­ment à par­tir de nos impres­sions et de nos rela­tions. Dès lors, l’agentivité n’est plus en nous ou dans les choses mêmes mais bien dis­per­sée dans une dynamique rela­tion­nelle.

Ingénierie des connaissances

L’Autre et l’émergence du sens

Les travaux de Monin en philoso­phie du web ont prof­ité de ceux de Bruno Bachi­mont, à la fron­tière de plusieurs sci­ences (épisté­molo­gies, SIC, philoso­phie, infor­ma­tique, etc.). Je pris con­nais­sance de ces recherch­es il y a quelques années, alors que j’étais encore élève au Cel­sa. La pen­sée de B. Bachi­mont n’était pas exhaus­tive­ment présen­tée mais il appa­rais­sait ça et là dans les bib­li­ogra­phies et dans les arti­cles de mes pro­fesseurs (Souch­i­er, Jean­neret, Can­del). Je fus par ailleurs très impres­sion­né par une réflex­ion qu’il présen­ta sur la trace, dans un sémi­naire à l’Ina (où était présent Milad Douei­hi aus­si). Je le lus d’abord à par­tir de résumés, de cita­tions ou d’exposés (dans la thèse d’Erik Gebers d’abord puis dans l’HDR de Yan­nick Prié); puis (sans doute plus con­fi­ant), je me mis à Le Sens de la tech­nique : le numérique et le cal­cul (2010), avant de décou­vrir un arti­cle éclairant daté de 2012 (“Pour une cri­tique phénoménologique de la rai­son com­pu­ta­tion­nelle”).

Comme on l’a vu en V.2, c’est autour de la notion de sup­port d’écriture que s’articulent ses recherch­es. Sa théorie ne se lim­ite cepen­dant pas à une descrip­tion matérielle du numérique, où seraient seule­ment dis­tin­gués l’outil de l’instrument de la machine (voir Le Sens de la tech­nique) : elle l’inscrit, bien plus, dans une per­spec­tive sémi­o­tique et phénoménologique, qui donne sa place à l’Autre, cet “appel auquel nous devons répon­dre” (idem, p. 28). Car c’est par l’entremise de la tech­nique que cette réponse est pos­si­ble, soit par une médi­a­tion matérielle qui l’incarne autant qu’elle nous incar­ne en nous inscrivant dans le monde, c’est-à-dire en nous livrant les uns aux autres à l’interprétation à par­tir des inscrip­tions que nous pro­duisons sur des sup­ports déter­minés.

Noumène et phénomène

Ces inscrip­tions, vis­i­bles, ont cepen­dant subi une série de trans­for­ma­tions (“Pour une cri­tique phénoménologique de la rai­son com­pu­ta­tion­nelle”). Deux niveaux peu­vent en effet être dis­tin­gués dans le sup­port dit numérique (on retrou­ve la même dis­tinc­tion chez Vial; voir plus haut) :

  • un niveau noumé­nal (com­pu­ta­tion­nel), soit la dimen­sion math­é­ma­tique (suite de 0 et de 1) et élec­tron­ique de la machine, qui nous est inac­ces­si­ble et invis­i­ble.
  • un niveau phénomé­nal, soit la par­tie vis­i­ble, qui nous per­met de com­man­der à la machine à par­tir de la manip­u­la­tion des signes à l’écran matéri­al­isés dans les inter­faces et en accord avec nos sens et nos représen­ta­tions.

Ain­si :

mal­gré la nou­veauté du cal­cul et des algo­rithmes mis en œuvre, abor­dons-nous tou­jours des espaces à lire, des sons à enten­dre, des images ou représen­ta­tions à voir, des gestes à effectuer, des retours d’effort à sen­tir, etc.” (Bachi­mont, 2012)

La raison computationnelle

C’est pourquoi on peut juste­ment par­ler de “rai­son com­pu­ta­tion­nelle”, après la “rai­son graphique ” de Goody, qui cor­re­spond à un ensem­ble de tech­nolo­gies graphiques et intel­lectuelles (tableau, liste, etc.) à par­tir desquelles le con­tenu est lu et sans lesquelles il serait dif­férem­ment perçu. Les inter­faces numériques, en effet, spa­tialisent ce que nous lisons et nous don­nent à manip­uler des signes à par­tir de l’inscription anticipée, pro­gram­mée, de nos gestes et de nos actions.

Rôle de l’interprétation et illusion épistémologique

Ces actions se matéri­alisent par des traces, qui témoignent en par­tie de l’activité d’un util­isa­teur. C’est à par­tir d’elles que de nou­veaux espoirs sont nés dans la com­préhen­sion de l’activité humaine, alors que la fron­tière s’estompa peu à peu avec le “hors ligne” et qu’émergèrent les réseaux (dits) soci­aux. De nom­breux out­ils furent ain­si mis au point pour analyser ces traces, par la recherche uni­ver­si­taire évidem­ment, mais aus­si par des entre­pris­es et des spé­cial­istes du mar­ket­ing. Les SIC ont rapi­de­ment cri­tiqué ces pré­ten­tions en les réduisant à des pra­tiques div­ina­toires chargées de lire la com­plex­ité du social dans les chiffres (voir Souch­i­er, 2008 ou Jean­neret, 2011). Bruno Bachi­mont reproche plus pré­cisé­ment à ces analy­ses de man­quer l’Autre (Bachi­mont, 2014), c’est-à-dire de nég­liger les tech­niques d’interprétation à par­tir desquels le mod­èle d’analyse devrait être con­stru­it et les don­nées alors con­stru­ites par ce mod­èle analysées :

Trop sou­vent, les résul­tats pro­posés infor­ment plus sur le mod­èle sci­en­tifique exploré que sur les don­nées sur lesquelles on l’a appliqué, les hypothès­es per­me­t­tant de con­stituer les don­nées, de les for­mater, de les réduire à du cal­cu­la­ble par le mod­èle restant en général ignoré dans l’interprétation. (Bachi­mont, 2014)

Une rup­ture est en effet créée entre ces don­nées con­sti­tuées “et leur ter­rain cul­turel où elles pren­nent sens” (Bachi­mont, 2014), soit le con­texte de pro­duc­tion des traces. Dès lors, les résul­tats obtenus “ne nous appren­nent que fort peu sur la réal­ité dont les don­nées sont issues.” (p. 76) Or, “l’intelligibilité du fait cul­turel” (p. 75) n’est pos­si­ble que par l’entremise de l’empathie, qui per­met de con­stru­ire l’autre, de le ren­dre pens­able, sans pour autant s’assimiler totale­ment à lui, c’est-à-dire en gar­dant une dis­tance cri­tique (on recon­naît là chez Bachi­mont un goût pour la phénoménolo­gie sociale de Schütz).

Sciences de l’Information et de la Communication

Ce sont des ques­tions que les SIC explorent bien évidem­ment. Mais nous n’avons pas vrai­ment de per­son­ne isolée qui ferait autorité, qu’on pour­rait iden­ti­fi­er comme un “représen­tant” d’une pen­sée du numérique. Ce sont plutôt des col­lec­tifs, des lab­o­ra­toires (Gripic, Para­graphe, Lab­Sic, Dicen, etc.) qui offi­cient et qui ont mis au point un cer­tain nom­bre d’outils, pour nous per­me­t­tre d’analyser les inter­faces web par exem­ple et les pra­tiques qui leur sont asso­ciées (dans cet arti­cle de recherche, je présente de manière détail­lée les posi­tion­nements SIC). Ces out­ils ont été élaborés à par­tir d’une ambi­tion déjà ren­con­trée — ne pas en rester au noumène, ne pas se laiss­er impres­sion­ner par ce qu’on ne voit pas — et d’un posi­tion­nement man­i­feste­ment empiriste et matéri­al­iste.

Ecrits d’écran et pensée du cadre

Les “écrits d’écran” de Souch­i­er (1996) invi­tent en effet à réfléchir à toute inscrip­tion à par­tir du sup­port où elles se matéri­alisent en prenant en compte plusieurs car­ac­téris­tiques du texte à l’écran (lumière, icônes, sons, etc.). Mais l’ordinateur pose prob­lème : comme on l’a vu avec Bachi­mont et Vial, une dimen­sion totale­ment invis­i­ble nous échappe dans l’appréhension de l’écriture à l’écran, qui la déter­mine pour­tant en par­tie. Souch­i­er inscrit les écrits d’écran dans l’histoire longue de l’écriture et notam­ment dans une “pen­sée de l’écran” (Christin, 1996) qui fait du sup­port un mode de com­mu­ni­ca­tion avec l’invisible (l’au-delà), descriptible, par con­séquent, à par­tir d’une per­spec­tive com­mu­ni­ca­tion­nelle.

L’analyse d’un écrit d’écran con­siste d’abord à le situer et à dis­tinguer par exem­ple les dif­férents cadres dans lequel il prend place (les cadres des bor­ds de l’écran, le cadre du sys­tème d’exploitation, les cadres du logi­ciel, etc. voir Souch­i­er, 1999) avant de se focalis­er sur le cadre (l’interface, pour sim­pli­fi­er) à par­tir de laque­lle les manip­u­la­tions sont pos­si­bles. Les “signes passeurs” désig­nent l’ensemble des out­ils (bar­res de défile­ment, bou­tons, etc.) par lesquels nous accé­dons au texte et qui le com­mande (d’où la notion d’ ”archi­texte” ; Souch­i­er et Jean­neret, 2005). Cet accès est déter­miné en amont et matéri­al­isé dans des représen­ta­tions visuelles (poin­teur de la souris, icônes, etc.) que nous manip­u­lons au moyen d’objets (la souris, le clavier, l’écran) et de gestes (saisie d’un texte, mou­ve­ments de la souris sur la tapis, etc.), qui com­mu­niquent bien avec l’au-delà (phénomé­nal­isé dans le charge­ment d’une page web, dans un bug, etc.), comme en témoignent par exem­ple les “humeurs cor­porelles” (agace­ments, attente, impa­tience, etc.) des util­isa­teurs (Souch­i­er, Jean­neret, Le Marec, 2003).

La notion de cadre per­met de décrire les con­di­tions socio-tech­niques et matérielles dans lesquelles toute per­son­ne est amenée à com­mu­ni­quer sur le web et sur Inter­net. En s’appuyant sur les travaux de Goff­man (Les Cadres de l’expérience), Can­del (2009) plaide pour une descrip­tion sémi­o­tique des cadres édi­to­ri­aux (inter­faces) à par­tir desquels les échanges soci­aux s’effectuent, s’opposant méthodologique­ment à une cer­taine soci­olo­gie, pour laque­lle les pra­tiques se liraient de manière trans­par­ente. Le tra­vail des SIC con­siste à observ­er fine­ment la manière dont ces pra­tiques sont inscrites, anticipées, dans le dis­posi­tif d’écriture qui favorise la com­mu­ni­ca­tion et qui la déter­mine en par­tie. Il revient cepen­dant à Bouchardon (2012) d’avoir pré­cisé­ment exposé en quoi pour­rait con­sis­ter une telle sémiorhé­torique en four­nissant une typolo­gie des gestes pos­si­bles dans les inter­faces d’écran.

L’approche sémiologique et industrielle du web

Les travaux ini­ti­aux de Souch­i­er et Jean­neret ont fait l’objet de pro­longe­ments par l’équipe du Gripic (Cel­sa Paris IV), qui les éprou­vent depuis plusieurs années en les con­frontant au web con­tem­po­rain (Bonac­cor­ci, 2013 ; Can­del, Gomez, 2013). C’est à par­tir de la notion de “com­pos­ites” forgée par Joëlle Le Marec (dont la route a sou­vent croisé celle de Souch­i­er et Jean­neret) que le web peut être ain­si envis­agé, soit comme un com­plexe hétérogène de pra­tiques, d’espaces, de savoirs, de normes et d’objets analysés dans une per­spec­tive com­mu­ni­ca­tion­nelle. Les chercheurs en SIC se deman­dent com­ment sont matéri­al­isées, insti­tu­tion­nal­isées, instru­men­tal­isées et sémi­o­tisées les médi­a­tions tech­niques et les pra­tiques.

L’analyse des inter­faces de nav­i­ga­tion, de cir­cu­la­tion et de saisie des textes (un statut FB, par exem­ple) per­met de met­tre au jour des logiques indus­trielles qui stan­dard­is­ent les textes pro­duits par les util­isa­teurs pour les inscrire dans une per­spec­tive marchande ou pour les traiter sta­tis­tique­ment. On voit ain­si que la fil­i­a­tion avec les mytholo­gies de Barthes, et sa cri­tique de l’idéologie, est tou­jours bien présente. Les analy­ses sémi­o­tiques se dou­blent par­fois d’éthnographies (Jean­neret, 2007), voire d’ethnosémiotiques (Le Marec, 2003), cepen­dant lim­itées aux util­isa­teurs. Il faut plutôt chercher du côté du Lab­Sic, avec Bouquil­lon et Matthews (2011) ou de Paris 3 avec Frau-Meg­gs (2011) pour voir menée ou présen­tée une soci­olo­gie pos­si­ble des con­cep­teurs des inter­faces web.

Digital Studies, Humanisme numérique, Digital humanities

Mon inscrip­tion en SIC ne m’interdit cepen­dant pas d’ausculter d’autres pen­sées ou d’explorer d’autres méthodolo­gies, pour ma curiosité d’abord et ensuite parce qu’elles m’aident à délim­iter mon pro­pre savoir et à l’asseoir sur des bases bien iden­ti­fiées. C’est pourquoi j’essaie de suiv­re les dif­férents travaux nés d’un ensem­ble de dis­ci­plines qui ont pour objet d’analyse le web, inter­net, l’informatique et le numérique.

Générale­ment, l’adjectif “dig­i­tal” est accolé à une dis­ci­pline mère et trahit son anx­iété de se voir dépassée, à une époque con­sid­érée comme charnière et alors que de nom­breux travaux sont déjà parus en Human-Com­put­er Inter­ac­tion et en Sci­ence and Tech­nol­o­gy Stud­ies. Ces dernières années ont ain­si fleuri, en plus des Dig­i­tal Human­i­ties et des Web Sci­ence/Inter­net Stud­ies déjà bien con­nues, des Dig­i­tal Stud­ies et une Dig­i­tal Anthro­pol­o­gy (À UCL notam­ment; je la présen­terai une autre fois).

Les Digital Studies et l’humanisme numérique : en amont des Digital Humanities

Digital Studies

Cha­cune de ces “nou­velles” dis­ci­plines ten­tent générale­ment de se posi­tion­ner en amont de toutes les autres, comme jadis la philoso­phie avec ses sup­posés reje­tons. Ain­si des “Dig­i­tal Stud­ies” (Stiegler, 2012) qui con­sid­èrent que les Dig­i­tal Human­i­ties ne sont qu’une de leur dimen­sion et pour lesquelles le numérique s’inscrit dans une his­toire longue des savoirs et des tech­niques. Comme dans l’anthropologie, dans l’ingénierie (Bachi­mont) ou dans les SIC (Souch­i­er, Jean­neret), de grandes fig­ures intel­lectuelles sont con­vo­quées (Leroi-Gourhan et Simon­don, le plus sou­vent), quoique tra­vail­lées dif­férem­ment.

Chez Stiegler (2014), la ques­tion — clas­sique — de l’objectivation des con­nais­sances par l’extériorisation tech­nique con­duit ain­si à une dis­tinc­tion entre la mémoire organique et la mémoire organologique, soit une incor­po­ra­tion des savoirs à par­tir de leur mémori­sa­tion sur des sup­ports d’écriture. L’appareil psy­chique d’un indi­vidu est par con­séquent en con­stante rela­tion avec un appareil sym­bol­ique, situé dans la société : son ‘organac­ité cérébrale”  (p. 22) se recon­fig­ure en effet en fonc­tion d’une “organolo­gie sociale” médiée par la tech­nique.

Or, ce rap­port est phar­ma­cologique. L’objet tech­nique, notam­ment numérique, peut en effet “provo­quer une atro­phie de la vie de l’esprit” (être un poi­son, en somme ; Stiegler, 2014, p. 15) comme a pu le soutenir Pla­ton. Stiegler (2012) s’appuie sur l’analyse de Face­book pour le démon­tr­er : le réseau favorise peut-être l’émergence d’un nous col­lec­tif par l’entremise d’un dis­posi­tif rela­tion­nel et tech­nique (ou “indi­vid­u­a­tion col­lec­tive” chez Simon­don) mais c’est au prof­it d’un pro­fi­lage mar­ket­ing.

Pour faire des sup­ports (dits) numériques et des réseaux (dits) soci­aux des remèdes (c’est la deux­ième face du terme de “phar­makon”), Stiegler pro­pose ain­si le développe­ment d’une “organolo­gie des con­tro­ver­s­es”, c’est-à-dire d’un ensem­ble d’outils com­mu­ni­ca­tion­nels qui favorisent la dis­pu­ta­tio, le débat, la prise de posi­tion bref, la dis­tance cri­tique et la con­struc­tion de l’individu.

L’humanisme numérique de Milad Doueihi

L’Humanisme numérique de Milad Douei­hi (2011) a la même ambi­tion : fournir des pistes épisté­mologiques aux Dig­i­tal Human­i­ties. Il “invite [ain­si] à une his­toire intel­lectuelle du Net, de la socia­bil­ité numérique et des pra­tiques let­trées et pop­u­laires émer­gentes.” Dans cette per­spec­tive, les mythes fon­da­teurs de la cul­ture numérique (ren­dre tout acces­si­ble, trans­former tout l’héritage de l’humanité) ain­si que les caté­gories habituelles de la pen­sée occi­den­tale (l’amitié, le doc­u­ment, l’identité, la per­son­ne, etc.) sont revis­ités, dans une rela­tion dynamique à la tech­nique.

L’amitié

C’est notam­ment à par­tir de l’amitié que cette rela­tion est pen­sée. Pourquoi, en effet, est-elle au cen­tre des dis­posi­tifs socion­umériques (comme Face­book) ? Parce quelle est con­sti­tu­tive de la com­mu­nauté humaine (Aris­tote) et qu’elle se car­ac­térise par le partage de sen­ti­ments, par un com­merce (Bacon), qui révèle une part de sa nature, cal­cu­la­trice (Cicéron). C’est pré­cisé­ment cette nature qui est exploitée par les réseaux socion­umériques :

Pour con­tin­uelle­ment élargir le réseau et éten­dre son accès, l’amitié, même sim­pli­fiée, est con­sacrée comme l’instance d’une per­ti­nence déter­mi­nante, d’une per­ti­nence même absolue, car dans son nou­veau cadre elle rend intel­li­gi­bles presque tous les choix (lec­ture, image, ce qui explique l’association avec le bou­ton “J’aime” de Face­book, par exem­ple). L’amitié n’est plus ici un rap­port entre deux ou plusieurs indi­vidus, elle devient une com­mu­ni­ca­tion de cette rela­tion et une invi­ta­tion à échang­er la rela­tion elle-même. Ain­si, les sys­tèmes de recom­man­da­tion for­malisent ce glisse­ment : les amis se parta­gent comme l’amitié. Et la cul­ture du partage induit une nou­velle val­ori­sa­tion de cette rela­tion comme véhicule à la fois d’un savoir et d’une volon­té de partager et, en fin de compte, de mon­tr­er ce savoir. (Douei­hi, 2011)

Le but de ce partage est clair : il s’agit d’amener l’utilisateur à pro­duire des con­tenus, qui seront tra­vail­lés en don­nées. C’est pourquoi Milad Douei­hi définit ces réseaux comme des “cadres vides, avec des con­traintes spé­ci­fiques dont le but prin­ci­pal est la pro­duc­tion d’un con­tenu qui à son tour sert à partager les rela­tions.” (p. 128), car sans l’ajout d’un ami et le rem­plis­sage d’un pro­fil, les actions sont très lim­itées et l’exclusion évi­dente.

Culture anthologique et ontologique

De quoi se nour­ris­sent ces cadres ? De frag­ments (nanofic­tions : statuts, réc­its, bil­lets, com­men­taires, etc.) dont la cohérence et la con­ti­nu­ité est assurée par l’image, qui situe dans un lieu, fixe le regard, con­cré­tise une présence pour ren­dre compte de rôles soci­aux con­sti­tu­tifs d’une per­son­nal­ité. Parce qu’elle est située, cette per­son­nal­ité est dès lors citable, trans­férable et asso­cia­ble à d’autres objets ; c’est pourquoi elle peut cir­culer, notam­ment grâce aux APIs.

Une telle cul­ture — anthologique — n’est évidem­ment pas pro­pre au numérique. L’Antiquité, le Moyen Âge et la Renais­sance ont bien con­nu la frag­men­ta­tion infor­ma­tion­nelle et le rassem­ble­ment de ces unités dans un nou­v­el ensem­ble sémi­o­tique et matériel, comme en témoignent pour la péri­ode mod­erne les recueils d’adversaria ou de lieux com­muns. La dif­férence, c’est que ces opéra­tions (la créa­tion d’un Stori­fy, par exem­ple) sont sec­ondées par des logiques indus­trielles et ontologiques qui banalisent le geste édi­to­r­i­al. Les pre­mières stan­dard­is­ent en effet les formes d’écriture, à par­tir de cadres con­traints (les logi­ciels de saisie du texte) ; les sec­on­des, en dotant chaque frag­ment d’une iden­tité et d’un vocab­u­laire spé­ci­fiques, favorisent l’automatisation de leur rassem­ble­ment, à par­tir d’une action rel­a­tive­ment sim­ple (un clic).

C’est pourquoi l’autorité fait l’objet d’une telle inter­ro­ga­tion aujourd’hui (on ne compte plus le nom­bre de col­lo­ques, de journées d’étude ou d’articles sur le sujet). Sa désta­bil­i­sa­tion est bien la preuve que les dis­tinc­tions hors ligne/en ligne n’ont aucun sens et que nous assis­tons bien à une hybri­da­tion des tech­niques, des savoirs, des espaces, des pra­tiques et des objets.

Les Digital Humanities : qu’une boîte à outils ?

Les propo­si­tions de Milad Douei­hi, de Bernard Stiegler et de Bruno Bachi­mont pour­raient néan­moins don­ner l’impression que les Dig­i­tal Human­i­ties ne seraient qu’une boîte à outils/qu’une accu­mu­la­tion de pro­jets (une idée par­fois entretenue par ses ten­ants d’ailleurs5Ainsi pour Stephen Ram­say, on ne peut pas pré­ten­dre être un “Dig­i­tal Human­ist” si l’on ne pro­duit rien : http://lenz.unl.edu/papers/2011/01/11/on-building.html. Cité par Aurélien Berra, 2012.), qui n’auraient pas d’ambitions épisté­mologiques. Pierre Mounier (2014) pré­cise pour­tant :

Rien ne serait plus erroné que de ten­ter de définir les human­ités numériques comme la sim­ple intro­duc­tion des tech­nolo­gies numériques dans le proces­sus de recherche, ni même comme l’informatisation de celle-ci, encore moins comme la pure et sim­ple instru­men­ta­tion d’une tra­di­tion de recherche qui ne le serait pas naturelle­ment. (p. 102)

En effet, une ques­tion cen­trale par­court les Dig­i­tal Human­i­ties, qui con­cerne le rap­port aux sources (Mounier, 2014, p. 102). Si les archives, par exem­ple, per­me­t­tent aux chercheurs d’explorer de vastes cor­pus, ou même de fédér­er des actions citoyennes (grâce au “crowd­sourc­ing”, par exem­ple), elles posent néan­moins des prob­lèmes de con­trôle. Les bases de don­nées dont elles sont issues peu­vent être con­sti­tuées par des sociétés com­mer­ciales, qui n’autorisent le plus sou­vent que des accès restreints (c’est par exem­ple le cas de Face­book avec son API). C’est pourquoi la con­sul­ta­tion de ces bases ne peut pas se faire sans un exa­m­en cri­tique de ce qui est pré­cisé­ment pro­posé à la con­sul­ta­tion.

Les Dig­i­tal Human­i­ties sont donc, elles aus­si, préoc­cupées par la théorie et l’épistémologie ; elles cherchent, plus pré­cisé­ment, à “repenser les sci­ences humaines en con­ciliant nos théories avec les méth­odes exis­tantes” (Berra, para­graphe 20) À leur sujet, on peut donc bien par­ler d’une dis­ci­pline qui com­porte un “méta­lan­gage, des méthodolo­gies, des théories, des prob­lé­ma­tiques et des objets” (Car­bou, 2013) comme en témoigne l’un de leurs man­i­festes.

Conclusion : ce qui fait tenir ensemble

Con­traire­ment à l’ambition précédem­ment affichée, je n’ai pas cher­ché à ren­dre compte du monde d’existence du numérique.  Nous avons en effet vu que l’analyse des pra­tiques numériques doit para­doxale­ment se faire avec l’abandon d’une déf­i­ni­tion “du” numérique. Nous pou­vons, tout au mieux, nous ingénier à com­pren­dre com­ment des indi­vidus parvi­en­nent à s’entendre à peu près sur ce qu’ils enten­dent par “là”. Et ce que nous avons fini par com­pren­dre, c’est que “le” numérique fai­sait tenir ensem­ble des élé­ments extrême­ment dis­parates (des sup­ports, des indi­vidus, des dis­cours, etc.).

Comme tout objet-fron­tière, “le” numérique est en effet à l’intersection de mon­des soci­aux et de con­stel­la­tions écologiques qui parta­gent des représen­ta­tions très dif­férentes quoique sus­cep­ti­bles de com­mu­ni­quer entre elles. Nous béné­fi­cions cepen­dant de réflex­ions, issues de ces mon­des soci­aux (uni­ver­si­taire, ici), qui nous per­me­t­tent de com­pren­dre plus fine­ment encore de “quoi” l’on par­le quand on par­le de “numérique”.

Bibliographie

BACHIMONT, Bruno, “Le nom­i­nal­isme et la cul­ture : ques­tions posées par les enjeux du numérique” dans STIEGLER, Bernard, Dig­i­tal Stud­ies : Organolo­gie des savoirs et tech­nolo­gies de la con­nais­sance, Iri, 2014.

BACHIMONT, Bruno, “Pour une cri­tique phénoménologique de la rai­son com­pu­ta­tion­nelle”, 2012, en ligne : http://www.ina-expert.com/e-dossier-de-l-audiovisuel-l-education-aux-cultures-de-l-information/pour-une-critique-phenomenologique-de-la-raison-computationnelle.html.

BACHIMONT, Bruno, Le Sens de la tech­nique, Les Belles Let­tres, 2010.

BERRA, Aurélien, “Faire des human­ités numériques” dans Read/Write Book 2 : Une intro­duc­tion aux human­ités numériques, p. 25–43, 2012, en ligne : https://books.openedition.org/oep/238?lang=fr.

BONACCORCI, Julia, « Approches sémi­ologiques du web », Chris­tine Barats (dir.), Manuel d’analyse du web, Armand Col­in, For­mat Kin­dle, 2013, emplace­ments 2830–3146.

BOUCHARDON, Serge, “Des fig­ures de manip­u­la­tion dans la créa­tion numérique”, Pro­tée, 39, 1, 2011, p. 37–46.

BOUQUILLION, Philippe, MATTHEWS, Jacob Thomas, Le Web col­lab­o­ratif : muta­tions des indus­tries de la cul­ture et de la com­mu­ni­ca­tion, Greno­ble, Press­es uni­ver­si­taire de Greno­ble, 2010.

CANDEL, Eti­enne, GOMEZ-MEJIA, Gus­ta­vo, “Écrire l’auteur : la pra­tique édi­to­ri­ale comme con­struc­tion socio­cul­turelle de la lit­térar­ité des textes sur le Web”, Sylvie Ducas et Ori­ane Deseil­ligny (dir.), L’auteur en réseau, les réseaux de l’auteur, Paris, Press­es uni­ver­si­taires de Paris Ouest, p. 49–72, 2013.

CANDEL, Eti­enne, “” Un jeu rejoué” : Propo­si­tions méthodologiques pour l’étude des dis­posi­tifs d’interaction sur Inter­net”, Journées d’études TIC, Infor­ma­tion et straté­gies “Dynamiques de réseaux : infor­ma­tion, com­plex­ité et non-linéar­ité”, Uni­ver­sité Paul-Cézanne, Mar­seille, 4 et 5 mai 2009.

CARBOU, Guil­laume, “Pour une fon­da­tion anthro­pologique entre SIC et sémi­o­tique”, Revue Française des Sci­ences de l’Information et de la Com­mu­ni­ca­tion, 3, 2013, en ligne : http://rfsic.revues.org/446?lang=en.

CHRISTIN, Anne-Marie, L’Image écrite ou la dérai­son graphique, Flam­mar­i­on, 2009.

DOUEIHI, Milad, Pour un human­isme numérique, Flam­mar­i­on, 2011.

FRAU-MEIGS, Div­ina, Penser la société de l’écran : dis­posi­tifs et usages, Paris, Press­es Sor­bonne Nou­velle, 2011.

GUÉNEAU, “L’interactivité : une déf­i­ni­tion introu­vable”, Com­mu­ni­ca­tion et lan­gages, 145, 2005, p. 117–129.

HENNION, Antoine, “D’une soci­olo­gie de la médi­a­tion à une prag­ma­tique des attache­ments”, Soci­olo­gieS, mis en ligne le 25 juin 2013, con­sulté le 01 juin 2014. URL : http://sociologies.revues.org/4353

JEANNERET, Yves, « Com­plex­ité de la notion de trace. De la traque au tracé » dans Gali­non-Mélénec Béa­trice (dir.). L’Homme trace. Per­spec­tives anthro­pologiques des traces con­tem­po­raines, CNRS Edi­tions, Paris, 2011.

JEANNERET, Yves, TARDY, Cécile (dir.), L’écriture des médias infor­ma­tisés : espaces de pra­tiques, Paris, Her­mès-Lavoisi­er, 2007.

JEANNERET, Yves, SOUCHIER, Emmanuel, “Pour une poé­tique de l’écrit d’écran”, Xoana, 6, p. 97–107, 1999.

JULLIEN, François, Vivre de paysage ou L’impensé de la rai­son, Gal­li­mard, 2014.

Joëlle Le Marec et Igor Babou, “De l’étude des usages à une théorie des com­pos­ites: objets, rela­tions et normes en bib­lio­thèque”, Joëlle Le Marec, Yves Jean­neret et Emmanuel Souch­i­er (dir.), Lire, écrire, récrire : Objets, signes et pra­tiques des médias infor­ma­tisés, Clichy, Édi­tions BPI, 2003, p. 233–299.

MOATTI, Alexan­dre, “Le numérique, adjec­tif sub­stan­tivé”, Le Débat, 170, 2012/2013, p. 133–137.

MOUNIER, Pierre, “Une intro­duc­tion aux human­ités numériques” dans STIEGLER, Bernard, Dig­i­tal Stud­ies : Organolo­gie des savoirs et tech­nolo­gies de la con­nais­sance, Iri, 2014, p. 95–109.

MUCHIELLI, Alex, “Con­struc­tion­nisme” dans MESURE, Sylvie, SAVIDAN, Patrick (dir.), Le Dic­tio­n­naire des sci­ences humaines, Puf, 2006.

Joëlle Le Marec, Yves Jean­neret et Emmanuel Souch­i­er (dir.), Lire, écrire, récrire : Objets, signes et pra­tiques des médias infor­ma­tisés, Clichy, Édi­tions BPI, 2003.

SOUCHIER, Emmanuel, “Inter­net : nais­sance d’une écri­t­ure div­ina­toire ?”, Com­mu­ni­ca­tion & Lan­gages, 158, 2008, p. 93–106.

SOUCHIER, Emmanuel, « His­toire de pages et pages d’histoire », Anne Zali (dir.), La Nais­sance de l’écriture : la page, vol. 3, Paris, BnF, 1999.

SOUCHIER, Emmanuel, “L’écrit d’écran : pra­tiques d’écriture & infor­ma­tique”, Com­mu­ni­ca­tion & Lan­gages, 107, 1996, p. 105–119.

STAR, S.L., GRIESEMER, J., “Insti­tu­tion­nal ecol­o­gy, Trans­la­tions‘ and Bound­ary objects: ama­teurs and pro­fes­sion­als on Berkeley‘s muse­um of vertre­bate zool­o­gy”, Social Stud­ies of Sci­ence, 19(3), pp. 387–420, 1989.

STIEGLER, Bernard (dir.), “Le bien le plus pré­cieux à l’époque des sociotech­nolo­gies”, Réseaux soci­aux : cul­ture poli­tique et ingénierie des réseaux soci­aux, FYP Edi­tions, 2012.

TROMPETTE, Pas­cale, VINCK, Dominique, “Retour sur la notion d’objet-frontière”, Revue d’anthropologie des con­nais­sances 1, 2009, 3 (1), p. 5–5. URL : www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2009–1-page-5.htm. DOI : 10.3917/rac.006.0005.

Notes   [ + ]

1. Entrevoir, Gal­li­mard, coll. Poésie, p. 28.
2. Il est d’ailleurs assez para­dox­al de la refuser pour penser le monde et de recourir à ses tra­vers sup­posés — l’unicité, la fix­ité, etc. — une fois qu’on la présente…
3. On com­prend mieux pourquoi les SIC en fournirent une cri­tique salu­taire, sans tomber dans la techno­pho­bie. Car l’informatisation est l’autre nom de l’industrialisation, tels que Michel Volle, Pierre Moeglin ou Yves Jean­neret ont pu le mon­tr­er. Héri­tiers de la cri­tique idéologique de Barthes, les SIC trou­vèrent ain­si dans le sys­tème tech­nique infor­ma­tique un ter­reau fer­tile à par­tir duquel elles purent croître.
4. Nous avons tout de même du recul par rap­port à eux en SIC — voir par exem­ple “Ceci n’est pas une page, ceci n’est pas un site” de Jean­neret
5. Ainsi pour Stephen Ram­say, on ne peut pas pré­ten­dre être un “Dig­i­tal Human­ist” si l’on ne pro­duit rien : http://lenz.unl.edu/papers/2011/01/11/on-building.html. Cité par Aurélien Berra, 2012.