ce repos du dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des petites villes, est comme un arrêt de la vie.”

Et j’aimais aus­si ces petits tem­ples de vil­lages, où nous allions quelque­fois les dimanch­es d’été : bien antiques pour la plu­part, avec leurs murs tout sim­ples, passés à la chaux blanche ; bâtis n’importe où, au coin d’un champ de blé, des fleurettes sauvages alen­tour ; ou bien retirés au fond de quelque enclos, au bout d’une vieille allée d’arbres.

Dès l’entrée, il me vint une con­cep­tion déjà mélan­col­ique de ce repos du dimanche qui, dans les cam­pag­nes et dans les recoins pais­i­bles des petites villes, est com­me un arrêt de la vie. Mais quand j’aperçus ce ray­on de soleil plongeant oblique­ment dans cet escalier par cette fenêtre, ce fut une impres­sion bien autrement poignan­te de tristesse ; quelque chose de tout à fait incom­préhen­si­ble et de tout à fait nou­veau, où entrait peut-être la notion infuse de la brièveté des étés de la vie, de leur fuite rapi­de, et de l’impassible éter­nité des soleils…

Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds ! Cela se chante, sur un air naïve­ment plain­tif com­posé par une vieille marchan­de qui, pen­dant les dix ou quinze pre­mières années de ma vie, pas­sa régulière­ment sous nos fenêtres, aux veil­lées d’hiver. Et quand je pense à ces veil­lées-là, il y a tout le temps ce petit refrain mélan­col­ique, à la can­ton­ade, dans les couliss­es de ma mémoire. C’est surtout à des sou­venirs de dimanch­es que la chan­son des gâteaux tout chauds ! demeure le plus intime­ment liée ; car, ces soirs-là, n’ayant pas de devoirs à faire, je restais avec mes par­ents, dans le salon, qui était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bon­ne vieille pas­sait sur le trot­toir, au coup de neuf heures, lançant sa chan­son sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trou­vais là tout près pour l’entendre. Elle annonçait le froid, com­me les hiron­delles annon­cent le print­emps ; après les fraîcheurs d’automne, la pre­mière fois qu’on entendait sa chan­son, on dis­ait : “Voici l’hiver qui nous est arrivé.”

Après dîn­er, c’était pour moi un instant déli­cieux que celui où on venait s’installer là, en quit­tant la salle à manger ; tout avait un bon air de paix et de con­fort ; et quand toute la famille était assise, grand-mère et tan­tes, en cer­cle, je com­mençais par gam­bader au milieu, sur le tapis rouge, dans ma joie bruyan­te de me sen­tir entouré, et en songeant avec impa­tience à ces petits jeux aux­quels on allait jouer pour moi tout à l’heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les dimanch­es passer la soirée avec nous ; c’était de tra­di­tion dans les deux familles, liées par une de ces anci­en­nes ami­tiés de province, qui remon­tent à des généra­tions précé­den­tes et se trans­met­tent com­me un bien hérédi­taire. Vers huit heures, quand je recon­nais­sais leur coup de son­net­te, je sautais de plaisir et je ne pou­vais me tenir de pren­dre ma course pour aller au devant d’eux à la porte de la rue, surtout à cause de Lucette, ma grande amie, qui venait aus­si avec ses par­ents, cela va sans dire. Hélas ! avec quel recueille­ment tris­te je les passe en revue, ces fig­ures aimées ou vénérées, bénies, qui m’entouraient ain­si les dimanch­es soir ;

Cette année-là, un nou­veau diver­tisse­ment fut inau­guré, pour la clô­ture de ces soirées des dimanch­es d’hiver sur lesquelles flot­tait plus attris­tan­te que jamais la pen­sée des devoirs du lende­main. Après le thé, quand je pressen­tais que c’était fini, qu’on allait par­tir, j’entraînais cette petite Mar­guerite dans la salle à manger, et nous nous met­tions à courir com­me des fous autour de la table ron­de, faisant à qui attrap­erait l’autre, avec une espèce de rage. Elle était tout de suite attrapée, cela va sans dire, moi presque jamais

(Le Roman d’un enfant, Pier­re Loti)

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