l’odeur forte et tiède des jardins”

Ce sont des sou­venirs, des éclairs, des boutades,
Trou­vés au coin de l’âtre ou dans mes prom­e­nades,
Que je te veux con­ter par le droit bien per­mis
Qu’ont de causer entre eux deux pais­i­bles amis.

Par les branch­es désor­don­nées
Le coin d’étang est abrité,
Et là poussent en lib­erté
Cam­pan­ules et gram­inées.
Caché par le tronc d’un sap­in,
J’y vais voir, quand midi flam­boie,
Les petits oiseaux pleins de joie
Se livr­er au plaisir du bain.
Aus­si vifs que des étin­celles,
Ils sautil­lent de l’onde au sol,
Et l’eau, quand ils pren­nent leur vol,
Tombe en dia­mants de leurs ailes.
Mais mon cœur lassé de souf­frir
En les admi­rant les envie,
Eux qui ne savent de la vie
Que chanter, aimer et mourir !

La maison, aujourd’hui fer­me, jadis château,
A bon air. Un fos­sé l’entoure ; un vieux bateau,
Plein de feuil­lage mort, pour­rit là, sous le saule.
Par l’étroit pont de pier­re où la volaille piaule
Répon­dant à grands cris aux canards du fos­sé,
Et par la voûte som­bre au cin­tre sur­bais­sé,
On entre dans la cour spa­cieuse et car­rée
Que jonchent le fumier et la paille dorée.
Avant le déje­uner, par­fois j’en fais le tour.
Je regarde ren­tr­er les bêtes de labour,
Gros chevaux pom­melés, les pieds velus, la queue
Troussée, avec le lourd col­lier de laine bleue,
Le gland rouge à l’oreille, et le grossier har­nais.
Je fus un paysan jadis, je m’y con­nais,
Je par­le aux laboureurs, je leur dis ma recette
Pour extir­per du blé la nielle et la luzette
Et que le temps humide est meilleur pour faucher.
La grosse cuisinière alors vient me chercher ;
Je ren­tre dans la salle à manger con­fort­able
Où je trou­ve Suzan­ne arrangeant sur la table
Les fruits de la saison dans un grand plat de Gien.
On déje­une gaî­ment. Quelque­fois le vieux chien
Qu’on tolère au logis, car il n’est plus ingam­be,
Vient poser en gron­dant sa gueule sur ma jam­be
Pour avoir un morceau qu’il avale d’un coup.
En prenant le café, nous fumons, pas beau­coup.

Depuis, je mène ailleurs mes prom­e­nades lentes.
Moi qui hais et qui fuis les foules tur­bu­len­tes,
Je regret­te par­fois ce vieux coin nég­ligé.
Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé :
Les enfants d’alentour y vont jouer aux billes,
Et d’autres pianos l’emplissent de quadrilles.

Mais c’est là que jadis, quand j’étais tout petit,
Mon père me menait, enfant faible et malade,
Par les couchants d’été faire une prom­e­nade.

L’allée est droite et longue, et sur le ciel d’hiver
Se dressent hardi­ment les grands arbres de fer,
Vieux ormes dépouil­lés dont le som­met se touche.
Tout au bout, le soleil, large et rouge, se couche.
À l’horizon il va plonger dans un moment.
Pas un oiseau. Par­fois un léger craque­ment
Dans les tail­lis déserts de la forêt muet­te ;
Et là-bas, chem­i­nant, la noire sil­hou­et­te,
Sur le globe empour­pré qui fond com­me un lin­got,
D’une vieille à bâton, ploy­ant sous son fagot.

J’écris près de la lam­pe. Il fait bon. Rien ne bouge.
Toute petite, en noir, dans le grand fau­teuil rouge,
Tran­quille auprès du feu, ma vieille mère est là ;
Elle songe sans doute au mal qui m’exila
Loin d’elle, l’autre hiver, mais sans trop d’épouvante,
Car je suis sage et reste au logis, quand il ven­te.
Et puis, se sou­venant qu’en octo­bre la nuit
Peut fraîchir, vive­ment et sans faire de bruit,
Elle met une bûche au foy­er plein de flammes.
Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes !

Les gros ver­res trin­quant sur les tables de bois,
Et, parmi le chaos des rires et des voix
Et du vent fugi­tif dans les ramures noires,
Le grince­ment ryth­mé des lour­des bal­ançoires.

Cham­pêtres et loin­tains quartiers, je vous préfère
Sans doute par les nuits d’été, quand l’atmosphère
S’emplit de l’odeur forte et tiède des jardins ;

Un rêve de bon­heur qui sou­vent m’accompagne,
C’est d’avoir un logis don­nant sur la cam­pag­ne,
Près des toits, tout au bout du faubourg pro­longé,
Où je vivrais ain­si qu’un ouvri­er rangé.
C’est là, me sem­ble-t-il, qu’on ferait un bon livre.
En hiver, l’horizon des coteaux blancs de givre ;
En été, le grand ciel et l’air qui sent les bois ;
Et les rares amis, qui viendraient quelque­fois
Pour me voir, de très loin, pour­raient me recon­naître,
Jouant du fla­geo­let, assis à ma fenêtre.

Le soir, au coin du feu, j’ai pen­sé bien des fois
À la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois.
Pen­dant les tris­tes jours de l’hiver monot­o­ne,
Les pau­vres nids déserts, les nids qu’on aban­don­ne,
Se bal­an­cent au vent sur un ciel gris de fer.
Oh ! com­me les oiseaux doivent mourir l’hiver !
Pour­tant, lorsque vien­dra le temps des vio­lettes,
Nous ne trou­verons pas leurs déli­cats squelettes
Dans le gazon d’avril, où nous irons courir. Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?

(Prom­e­nades et intérieurs, François Cop­pée, 1872)

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