Par les soirs doux de printemps, ils allaient se promener ensemble”

Par les soirs doux de printemps, ils allaient se promener ensemble, "maintenant que la jeunesse était passée, maintenant que les passions étaient finies", ils allaient se promener tranquillement, "prendre un peu le frais avant d’aller se coucher", s’asseoir dans un café, passer quelques instants en bavardant.

Quand il était petit, la nuit il se dressait sur son lit, il appelait. Elles accouraient, allumaient la lumière, elles prenaient dans leurs mains les linges blancs, les serviettes de toilette, les vêtements, et elles les lui montraient. Il n’y avait rien. Les linges entre leurs mains devenaient inoffensifs, se recroquevillaient, devenaient figés et morts dans la lumière.

Mais tandis qu’il revenait à lui et quand elles le laissaient enfin raccommodé, nettoyé, arrangé, tout bien accommodé et préparé, la peur se reformait en lui, au fond des petits compartiments, des tiroirs qu’elles venaient d’ouvrir, où elles n’avaient rien vu et qu’elles avaient refermés.

Un chat est assis tout droit, les yeux fermés, sur la pierre chaude.

Lorsque l’enfant voyait qu’ils commençaient à s’installer à l’endroit qu’ils avaient choisi, il ouvrait son pliant, le posait à côté d’eux et, s’accroupissant dessus, se mettait à racler la terre, à ramasser en tas des feuilles sèches et des cailloux.

Les taillis broussailleux étaient percés de carrefours où convergeaient symétriquement des allées droites. L’herbe était rare et piétinée, mais sur les branches des feuilles fraîches commençaient à sortir ; elles ne parvenaient pas à jeter autour d’elles un peu de leur éclat et ressemblaient à ces enfants au sourire aigrelet qui plissent la figure sous le soleil dans les salles d’hôpital.

Elle parlait à la cuisinière pendant des heures, s’agitant autour de la table, s’agitant toujours, préparant des potions pour eux ou des plats, elle parlait, critiquant les gens qui venaient à la maison, les amis : "et les cheveux d’une telle qui vont foncer, ils seront comme ceux de sa mère, et droits ; ils ont de la chance, ceux qui n’ont pas besoin de permanente". – "Mademoiselle a de beaux cheveux », disait la cuisinière, "ils sont épais, ils sont beaux malgré qu’ils ne bouclent pas". – "Et un tel, je suis sûre qu’il ne vous a pas laissé quelque chose. Ils sont avares, avares tous, et ils ont de l’argent, ils ont de l’argent, c’est dégoûtant. Et ils se privent de tout. Moi, je ne comprends pas ça." – "Ah ! non, disait la cuisinière, non, ils ne l’emporteront pas avec eux. Et leur fille, elle n’est toujours pas mariée, et elle n’est pas mal, elle a de beaux cheveux, un petit nez, de jolis pieds aussi." – "Oui, de beaux cheveux, c’est vrai, disait-elle, mais personne ne l’aime, vous savez, elle ne plaît pas. Ah ! C’est drôle vraiment".

(Tropismes, Nathalie Sarraute, 1939)