Je pourrais être à la retraite mais faut bien s’occuper”

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Sans âge, qui vient faire le ménage à 17H59 tous les soirs au bureau et repart aus­sitôt, sans un mot. Réglé-métronome, regard fixe de la fonc­tion, pen­dant des mois nos échanges se sont lim­ité, de mon côté, à un “bon­soir” et, du sien, à un grom­melle­ment. Un peu vexé, j’avais fini par ne plus le saluer, jusqu’au jour où, sans doute moins méfi­ant, peut-être parce qu’il était en avance sur son tra­vail, il m’avait enfin remar­qué. J’apprenais alors qu’il était à la retraite mais qu’il fai­sait le ménage pour ne pas s’ennuyer parce qu’il faut bien s’occuper et que ça main­tient en forme. Pas d’enfant, juste des frères et soeurs des familles nom­breuses où l’on ne se plaint pas.

Le soir, je reste par­fois un peu plus longtemps pour le voir : il passe rapi­de­ment devant ma porte, ramasse les poubelles, me fait remar­quer que je suis resté plus longtemps que d’habitude (“T’as-tu un tra­vail à ren­dre ?”). Les jours où il s’attarde, il m’informe de nou­veau qu’il va cir­er le par­quet au print­emps (“Ça va être ben beau”) ou qu’il est temps de remet­tre la moquet­te en hiver. Il en par­le com­me un vendeur avec ses gilets (“Oui alors, des S j’en ai plus hein mais on peut essay­er le M il m’en reste”) ou un car­rossier avec ses voitures : rap­port cor­porel, sen­suel et con­scien­cieux, com­me si sa vie en dépendait — ô ma mère.

En févri­er prochain, il par­ti­ra enfin en vacances, avec je ne sais pas qui j’ai pas demandé même en prêchant le faux pour con­naître le vrai (“Avec votre famille sûre­ment, ça va être reposant !”). À par­tir de décem­bre je ren­tre en France : il se deman­dera peut-être pourquoi je reste un peu moins longtemps pour le voir et pour par­ler 2–3 min­utes avec lui. Puis, il appuiera sur le bou­ton de l’ascenseur qui le mèn­era à l’étage suiv­ant.

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