Faudrait pas que je la tue même si elle va mourir”

Voyelles ouvertes du nord et témérité des timides (il sait inten­sé­ment soutenir un regard fur­tif). Il accom­pa­g­ne ceux qui vont mourir, les soulage physique­ment avec de la mor­phine ; il les ras­sure aus­si : y’a peut-être quelque chose après, on sait pas. Des morts chaque jour, de tous les âges, de toutes les reli­gions : un jeu pour tous, de 7 à 77 ans.

C’était plus sim­ple avant Paris, moins de stress et une meilleure organ­i­sa­tion. Pas le droit à l’erreur ici  : un mau­vais dosage, une porte mal fer­mée, des mains mal lavées, et c’est la mort. L’espace hos­pi­tal­ier est bal­isé de petits pièges à éviter.

Y’avait aus­si moins de juifs et de musul­mans là-bas : main­tenant, il faut respecter des gestes, négocier la pra­tique médi­cale avec la pra­tique religieuse, accepter d’être écarté, peu après, des soins. Le mort est le lieu d’une ten­sion entre les pra­tiques, les savoirs, les valeurs qui peu­vent s’affronter, s’harmoniser ou se relay­er.

Les mouch­es sont tou­jours les pre­mières à arriver ; des heures avant même : le signe que c’est fini. Le plus sou­vent, les patients sont incon­scients mais cer­tains paniquent. Ceux-là lais­sent quelque chose : leur son­ner­ie peut reten­tir pen­dant quelques jours encore. Quelques épisodes dans le gen­re après t’y crois ou t’y crois pas.

C’est plus facile avec les plus âgés : moins d’identification. Dans son manuel, plusieurs com­porte­ments des infir­miers en soins pal­li­at­ifs sont réper­toriés : celui qui ment, celui qui se pro­jet­te, celui qui tech­ni­cise, celui qui fait espér­er. Il s’est peut-être recon­nu une fois dans un patient de son âge mais aus­sitôt inter­dic­tion d’y retourn­er : ça le tra­vail­lait trop. C’est la dif­férence entre l’empathie et la com­pas­sion, il dit : dans le pre­mier cas, la com­préhen­sion de la souf­france se traduit par un accom­pa­g­ne­ment dans sa mort du patient ; dans le sec­ond, cette souf­france t’envahit  telle­ment que t’aides plus le patient. Ce n’est plus sa souf­france qui est en jeu, ce n’est même plus celle de l’infirmier : c’est celle d’un col­istier.

Un mois qu’il est à Paris, et 5 semaines de stage juste avant. Mais face à la mort, y’a pas d’expérience à avoir : on apprend tou­jours même avec 30 ans de métier. Il cherche encore l’équilibre entre les atten­tes de la famille, les normes hos­pi­tal­ières et les soins du patient pour retrou­ver moins cour­baturé, en fin de journée, le corps dont il s’est absen­té.

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