Hygiène de la lecture (II) : la bibliothèque et le corps

BibliothequepersonnelleMa bibliothèque est comme mon corps : je n'en ressens pas chaque partie mais l'ensemble et ce n'est qu'au cours d'une activité physique ou intellectuelle que je prends conscience d'un membre ou d'un livre. L’opération qui consiste à scanner son corps, comme y invite la méditation, pour en dissocier les membres ou, à l’inverse, en envisager la totalité, est sans doute comparable à celle qui, pour retrouver un livre ou un savoir contenu dans un livre, nous amène à en visualiser d’abord les lieux (chambre à coucher, salle de séjour, etc.) puis les rangées, dans un mouvement de connaissance qui va du général au particulier et selon les arts de la mémoire institués à la Renaissance.

Mon corps, comme ma bibliothèque, m'est toujours étranger : comme elle, il s’élargit ou s’appauvrit, diminue en prestige ou en hauteur. Mais les éléments ajoutés résistent et leur greffe se fait toujours lentement (ainsi des populations envahies et rattachées à un royaume, qui ne font pas pour autant corps avec lui). Les livres que je ramène d’une bibliothèque publique ou qu’on me prête ne sont donc rien d’autre pour moi que des pièces rapportées.

Ces corps étrangers, ces cellules cancéreuses, qui participent mal à sédimentation de ma bibliothèque, me rappellent en permanence leur origine (tatouage, étiquette propriétaire, pages cornées, annotations, etc.) et, par conséquent, mon impossibilité à les domestiquer. Aussi, ces livres ramenés, je cherche très vite à les isoler, à les mettre en quarantaine pour éviter qu’ils ne pourrissent ma bibliothèque, la contaminent :

Bibliothèque-personnelle-lecteur

C’est pourquoi je finis toujours par les acheter : pour avoir la paix, pour leur retirer ce pouvoir d’apparaître dans ma bibliothèque et ainsi restaurer son harmonie.