Hygiène de la lecture (III) : le cellophane, l’air et les pores

Aucun soupçon ne peut peser sur un objet de con­som­ma­tion. Qu’une page soit cornée, que la cou­ver­ture soit légère­ment abîmée (et non pas jau­nie : car l’action du temps, c’est-à-dire d’une action intérieure – sans hom­me –, peut, dans cer­taines con­di­tions, accroître sa valeur), que la jaque­t­te soit défectueuse, et c’est le rejet : on préfèr­era au livre rapi­de­ment feuil­leté un exem­plaire non entamé.

C’est qu’il y a une faille dans le con­trat implicite­ment passé : ce n’est pas un livre d’occasion que je venais chercher, un livre mar­qué dont j’aurais moi-même choisi le sys­tème de rétri­bu­tion et de répa­ra­tion (un faible prix con­tre des sig­nes que dans d’autres cir­con­stances – sans l’indication : “occa­sion” – j’aurais con­sid­éré com­me sales ; mon adop­tion con­tre tes offran­des, ô livre usé), c’est un bouquin bien neuf que j’allais accueil­lir, dont j’aimais illu­soire­ment croire qu’il avait tou­jours été là et qu’il m’attendait, sans que rien ne l’ait précédé.

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Le cel­lo­phane rend vis­i­ble l’effacement des mains qui ont néces­sité la fab­ri­ca­tion, le trans­port et le place­ment des livres neufs, com­me l’enfant à peine né, aus­sitôt retiré des mains de sa mère et porté dans des linges stéril­isés. L’enracinement du lecteur dépend de ce con­stat : “Per­son­ne, avant moi, n’a cul­tivé ce jardin.”

Le livre, com­me la peau, doit donc rester imper­méable. Si l’étiquette arrachée par­ticipe d’une poli­tique d’assainissement de l’espace, qui con­sis­te à réini­tialis­er l’objet, le cel­lo­phane, lui, assure l’étanchéité orig­inelle des pores. Ou plutôt : il les main­tient dans un état d’attente, com­me les branchies d’un pois­son sans eau qu’une mise à l’air active enfin et con­damne aus­sitôt.

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