Fake news” et autres ruses sur le web (1) : des animaux, une moustache et des cadres

(À mes étudiant.e.s)

 

On trou­ve aujourd’hui de nom­breux et excel­lents arti­cles sur les “fakes news” (chez Louise qui nous a mal­heureuse­ment quit­tés, chez Olivi­er, chez Marce­lo, par exem­ple) et toutes les ques­tions qu’elles soulèvent (per­ti­nence du vocab­u­laire, rap­port à la vérité, à l’autorité, au fait, à la matéri­al­ité de l’information, etc.).

Ce n’est pas mon domaine de recherche mais j’ai eu l’occasion d’y réfléchir rapi­de­ment dans une table ronde à la Roche-sur-Yon, dans une autre à Mon­tréal pen­dant “La semaine numérique 2019″, les cours que je donne et des con­tri­bu­tions uni­ver­si­taires (“Une arène lit­téraire sur Inter­net”, “Du “Web 2.0” à “Can­dide 2.0””). J’en tire dans cette série quelques élé­ments théoriques, méthodologiques et péd­a­gogiques.

Qu’est-ce qu’une ruse ?

À bien des égards, les “fake news” s’apparentent à la descrip­tion que font Mar­cel Deti­enne et Jean-Pierre Ver­nant de la mètis grecque (ou rus­es de l’intelligence) dans un livre clas­sique et magistral1Marcel Deti­enne et Jean-Pierre Ver­nant, Les Rus­es de l’intelligence : la Mètis des Grecs, Paris, Édi­tions Flam­mar­i­on, 1974.. Qu’est-ce qu’une ruse ? C’est l’ensemble des savoir-faire que déploie un acteur pour “attein­dre le but visé”, “en tâton­nant et par con­jec­ture” (p. 10) : la mètis implique l’intuition, l’adaptation, l’agilité face à l’imprévu.

Seich­es et poulpes sont de pures apor­ies, et la nuit qu’ils sécrè­tent, une nuit sans issue, sans chemin, est l’image la plus achevée de leur mètis […] nuage de nuit où se brouil­lent et se con­fondent toutes les routes de la mer (p. 46, p. 165)

Poulpe, renard et seiche

Les rus­es ne sont pas pro­pres aux humains : les plantes et les ani­maux y ont aus­si recours. Deti­enne et Ver­nant iden­ti­fient quelques rus­es ani­males :

  • Poly­mor­phie : “C’est par la capac­ité de revêtir toutes les formes sans rester pris­on­nier d’aucune que se définit chez le poulpe […] une mètis dont la sou­p­lesse ne paraît se pli­er aux cir­con­stances que pour les domin­er plus sûre­ment” (p. 49)
  • Entrelace­ment : “Lien vivant qui se plie, se déplie, se retourne sur lui-même, à volon­té, le renard comme le poulpe est un maître des liens : rien ne peut l’enserrer, il peut tout saisir. Les liens sont les armes priv­ilégiées de la mètis. Tress­er et tor­dre sont des maîtres mots de son vocab­u­laire.” (p. 49)
  • Retourne­ment : “[Le] renard a le secret d’un ren­verse­ment, qui est le fin mot de son astuce […] lorsque l’aigle fond sur lui, le renard brusque­ment se ren­verse. L’aigle est dupé, sa proie lui échappe, les posi­tions sont inver­sées. […] S’il se ren­verse, c’est parce qu’il est lui même, comme la mètis, puis­sance de retourne­ment” (p. 43, 44, 45)
  • Désori­en­ta­tion : “Seich­es et poulpes sont de pures apor­ies, et la nuit qu’ils sécrè­tent, une nuit sans issue, sans chemin, est l’image la plus achevée de leur mètis […] nuage de nuit où se brouil­lent et se con­fondent toutes les routes de la mer” (p. 46, p. 165)

Avec mes étudiant.e.s, je tra­vaille sou­vent avec ce bes­ti­aire en leur deman­dant d’incarner une ruse ani­male. Ils s’en sor­tent très bien parce qu’ils les expéri­mentent chaque jour : Inter­net est plein de petites rus­es à déjouer comme l’avait déjà mon­tré le regret­té Dominique Cotte au début des années 2000.

Les “fake news” pour­raient d’abord être tra­vail­lées — au moins péd­a­gogique­ment — à par­tir de ce con­cept. Je ne dis­cute pas main­tenant le bien-fondé de cette appel­la­tion et toutes les con­séquences épisté­mologiques qu’elle pose : pour les iden­ti­fi­er, je pars de la manière dont elles sont sociale­ment qual­i­fiées, comme le ferait un philosophe du lan­gage ordi­naire comme Wittgen­stein, avant d’en retra­vailler la tex­ture ; nous ne pou­vons pas procéder autrement que par tâton­nement et qu’en rab­otant. De la cen­taine d’articles que j’ai lus sur les “fake news”, ou ce qui est désigné comme tel, j’en retiens aléa­toire­ment deux en rou­vrant mes archives, pour mon­tr­er que la notion de “ruse” est glob­ale­ment applic­a­ble, mon­nayant sans doute des ajuste­ments et une requal­i­fi­ca­tion :

Le par­fum “tox­ique” pour tuer les musul­mans : en août 2017, l’armée algéri­enne aurait fait cir­culer une note au sujet d’un par­fum capa­ble de tuer en quelques jours son por­teur. Le but de ses inven­teurs seraient de com­bat­tre les musul­mans. Cette infor­ma­tion a évidem­ment été reprise par la télévi­sion arabe et sur les “réseaux soci­aux” avant d’être réfutée par le Min­istère du Com­merce.

#Macron­leaks : avant le sec­ond tour de l’élection prési­den­tielle de 2017, des doc­u­ments ont cir­culé sur Macron et son mou­ve­ment (“En marche”) pour l’accabler, relayés par la fon­da­tion wik­ileaks et Flo­ri­ant Philip­pot, alors sec­ond du par­ti. Jour­nal­istes, inter­nautes se sont intéressés à ces doc­u­ments et ont révélé le car­ac­tère trompeur de cer­tains d’entre eux (dont la cap­ture d’écran d’un sms soi-dis­ant envoyé aux mem­bres d’ ”En marche” pour par­a­siter une man­i­fes­ta­tion de Marine LeP­en). Comme à son habi­tude, le FN a exploité ce ren­verse­ment de sit­u­a­tion, affir­mant que si les inter­nautes y avaient cru, c’est sans doute que Macron n’était pas vierge de tout soupçon.

La pre­mière “fake news” est une ruse clas­sique, sans doute la plus fréquente sur Inter­net : la ruse de la seiche. Elle con­siste à tromper la vig­i­lance de la proie, à la désori­en­ter : où que je regarde, je suis dans le noir (“toutes les routes de la mer se per­dent” écrivent Déti­enne et Ver­nant). Le tra­vail du Min­istère du Com­merce algérien peut être lu comme une ten­ta­tive de dis­si­pa­tion, néan­moins tar­dive, néces­saire­ment tar­dive : la ruse a tou­jours un temps d’avance sur nos capac­ités et nos modal­ités de recon­nais­sance. Pour le dire autrement : “le mal est déjà fait” ; l’information a cir­culé. Pour une rai­son sim­ple, qu’il fau­dra cepen­dant détailler : lire importe moins que voir. La ruse court-cir­cuite les proces­sus inféren­tiels (raison­nement, com­para­i­son, véri­fi­ca­tion, etc.) pour enclencher les rou­tines gestuelles et cog­ni­tives. Sig­na­tures, tam­pons, logos suff­isent à apporter la preuve néces­saire, en dépit des faits avancés. C’est bien en ce sens que la ruse de la seiche est déroutante : on y croit sur parole (ou sur image), instan­ta­né­ment, parce que les mar­queurs de con­fi­ance et d’authenticité, qui cor­re­spon­dent à des attentes sociales, ont été sat­is­faits a min­i­ma. Elle relève de ce que Peirce appellerait une “inter­pré­ta­tion immé­di­ate” : je ne me pose aucune ques­tion en voy­ant un tel doc­u­ment parce qu’il sat­is­fait le seuil de recon­nais­sance des critères de vérac­ité à une époque don­née.

La deux­ième “fake news” est plus com­plexe : elle asso­cie plusieurs rus­es. La ruse de la seiche (qu’on retrou­ve presque tou­jours), mais celle du poulpe et du renard  égale­ment : comme dans le pre­mier cas, elle prend des formes var­iées, mul­ti­ples, pour s’adapter aux cir­con­stances changeantes. Ain­si, la cap­ture d’écran du sms, qui acca­blait Macron, a été suiv­ie par une chaîne de pseu­do-preuves. La ruse est oppor­tuniste : elle cherche la forme la plus appro­priée à sa cir­cu­la­tion sociale. Toute poly­mor­phie peut être vue comme un essai, un proces­sus de recherche, d’adéquation. C’est pourquoi la dimen­sion tem­porelle doit ici être rel­a­tivisée : certes, la ruse a tou­jours un temps d’avance mais elle n’a pas pour autant de com­pé­tences div­ina­toires (sauf chez Zeus, “le dieu tout entier fait mètis” écrivent Déti­enne et Ver­nant) : elle est une force d’ajustement réus­si. Cette ruse fonc­tionne avec celle du renard (voir plus haut, “retourne­ment”) : accusés d’avoir accrédité une fausse thèse, les par­ti­sans du FN retour­nent leur veste, ils font volte-face,  ils inversent les posi­tions.

Ces deux “face news” ont une autre car­ac­téris­tique com­mune : elles se déploient, comme les liens du poulpe, à tra­vers tout un réseau de formes, d’énoncés, de col­lec­tifs, de tech­niques qui ne per­me­t­tent pas de les enser­rer, de les piéger, de les saisir, mal­gré les démen­tis ou les car­togra­phies. C’est que nous sommes tous par­ties prenantes dans une “fake news” : une fois dedans, il est illu­soire d’adopter une atti­tude sur­plom­bante pour les étudi­er, à moins qu’elle ne soit ter­minée et même s’il est dif­fi­cile d’établir des lim­ites et des fron­tières tem­porelles. Autrement dit : nous devons situer notre regard, notre posi­tion, au sein de ce réseau de liens et com­pren­dre com­ment nous nous déplaçons dans cet espace.

Ruse et preuve, expérience et processus

Les quelques rus­es décrites par Déti­enne et Ver­nant ne four­nissent évidem­ment pas une solu­tion toute trou­vée pour penser les “fake news” : ils don­nent juste quelques élé­ments, des pris­es, pour pos­er le débat en ter­mes sen­soriels, certes, mais aus­si tech­niques, soci­aux et matériels. Des quelques analy­ses menées, je tire main­tenant un ou deux con­stats même si des tests sup­plé­men­taires seraient évidem­ment néces­saires :

une ruse comme une “fake news” inter­roge le régime et le mode d’administration des preuves : elles ont chaque fois une forme spé­ci­fique (un doc­u­ment offi­ciel, par exem­ple) et sont dif­fusées sur un type de dis­posi­tif d’écriture qui par­ticipe à la trans­for­ma­tion de leur régime (une image x fois partagée et com­men­tée n’a plus tout à fait le même statut qu’un sim­ple doc­u­ment offi­ciel) ;

une ruse mod­i­fie la per­cep­tion de sa proie pour l’enserrer, pour la piéger, mais toutes les proies n’ont pas la même expéri­ence : cer­taines ont déjà été trompées et savent les désamorcer ou les utilis­er à leur avan­tage en s’appuyant sur des habi­tudes de lec­ture don­nées. Autrement dit : nous ne nous enga­geons pas tous de la même façon dans une “fake news” ; nous ne pou­vons pas en doc­u­menter une sans se situer soi-même et sans iden­ti­fi­er les régimes d’engagement d’acteurs dif­férents ;

une ruse est un proces­sus : elle se trans­forme au cours du temps, adopte des formes dif­férentes, s’engagent dans de nou­velles voies en fonc­tion des cir­con­stances et des fluc­tu­a­tions du monde, suit des lignes de crois­sance.

Les cadres de l’expérience

Cette entrée en matière per­met déjà de pos­er un cer­tain nom­bre d’éléments et de les retra­vailler con­ceptuelle­ment, tou­jours par tâton­nements, tou­jours en rab­otant, par le truche­ment de l’esquisse et des essais suc­ces­sifs — ma démarche est ancrée.

Je suis fam­i­li­er avec un cer­tain nom­bre de con­cepts qui me sem­blent ici oppor­tuns pour abor­der la ques­tion des “fake news” et des rus­es divers­es dont on peut penser qu’elles entre­ti­en­nent un cer­tain “air de famille” pour repren­dre le vocab­u­laire de Wittgen­stein : des traits se chevauchent (tromper la vig­i­lance, ral­li­er des publics, obtenir quelque chose, etc.) sans pour autant se réduire les uns aux autres. Je prof­it­erai de ce tour d’horizon con­ceptuel pour me posi­tion­ner épisté­mologique­ment, au-delà des batailles inter­minables entre réal­istes (le monde existe indépen­dam­ment de la per­cep­tion que nous en avons) et nom­i­nal­istes ou socio-con­struc­tivistes, du moins dans leurs ver­sions car­i­cat­u­rales (le monde n’est qu’une con­struc­tion sociale, tout n’est qu’interprétation et les valeurs sont rel­a­tives).

La stratification de l’expérience

Dans Les Cadres de l’expérience (1974 et 1991 pour la tra­duc­tion aux Édi­tions de Minu­it), Goff­man four­nit des out­ils pour penser ce type de phénomène où la per­cep­tion est déroutée, mal­menée, où — un temps, avant que l’encens ne se dis­sipe — nous nous deman­dons ce que nous sommes réelle­ment en train de vivre. Pour cela, le soci­o­logue mon­tre d’abord que toute expéri­ence (pren­dre la parole quelque part, ren­con­tr­er un ami, lire un livre, etc.) est tou­jours emboîtée dans une série de cadres — notion qu’il reprend à l’anthropologue Bate­son — qui con­fig­urent ou ori­en­tent du moins la manière dont nous percevons les choses ; notre expéri­ence est tou­jours strat­i­fiée.

Par exem­ple, lorsque je me rends dans une banque (je file cet exem­ple inven­té tout au long des prochains para­graphes), je suis pleine­ment inté­gré dans un cadre insti­tu­tion­nel qui crée un hori­zon de com­porte­ments et d’attente : je me pré­pare  à l’avance ves­ti­men­taire­ment, j’adopte un ton et une atti­tude adap­tés à l’environnement social où je me trou­ve. Bien plus, tout ce que j’observe et inter­prète dans cet espace est indexé sur les règles de cet espace : la manière de saluer, de par­ler, de marcher du ban­quier ou de la ban­quière sera inter­prétée à l’aune de leur statut, certes, mais égale­ment du lieu où il s’exerce, qui le légitime, qui le nat­u­ralise, qui le nor­malise (imag­inez le même com­porte­ment ailleurs, par exem­ple dans un bar, vous trou­verez sans doute cela bizarre, à moins que d’autres élé­ments ne le jus­ti­fient).

Cadres primaires, cadres transformés

Prenons donc cet exem­ple (la banque) et déroulons-le à par­tir de l’analyse des cadres de Goff­man avant de revenir aux “fake news” analysées plus haut.

Imag­i­nons que j’aie un ren­dez-vous avec ma ban­quière, que j’aie à atten­dre quelques min­utes dans la salle d’attente avant de la retrou­ver. Nous sommes ici en présence d’un “cadre pri­maire”, soit une sit­u­a­tion atten­due, rou­tin­isée ; je sais com­ment me com­porter et j’aligne mon atti­tude à celle que je pense qu’on attend de moi. Imag­i­nons main­tenant que j’attende inhab­ituelle­ment mon ren­dez-vous dans la salle d’attente, par exem­ple une heure. Le cadre ini­tial sera désor­mais dit “trans­for­mé” : il com­porte quelque chose d’inhabituel avec la sit­u­a­tion que j’ai l’habitude d’expérimenter (c’est la pre­mière fois que ma ban­quière est à ce point en retard).

Imag­i­nons main­tenant deux sit­u­a­tions :

1. On vient m’informer que la ban­quière est en retard parce que sa voiture a eu un prob­lème : je suis mis au courant et par­faite­ment con­scient des con­di­tions qui ren­dent la sit­u­a­tion inhab­ituelle ; le cadre sera donc dit “trans­for­mé-modal­isé” pour qual­i­fi­er une sit­u­a­tion qui ressem­ble à une sit­u­a­tion con­nue (le mod­èle) sans s’y assim­i­l­er com­plète­ment mais sans que cette trans­for­ma­tion ne soit pour autant masquée ou volon­taire­ment trompeuse.

2. On m’informe que la ban­quière est en retard à cause d’une panne de voiture alors qu’elle a oublié mon ren­dez-vous. Ici, le cadre sera dit “trans­for­mé-fab­riqué” : on me ment volon­taire­ment pour sauver les apparences. La par­tic­u­lar­ité des sit­u­a­tions “fab­riquées”, c’est qu’elles intro­duisent un déséquili­bre dans la con­nais­sance qu’ont les par­tic­i­pants de la sit­u­a­tion : cer­tains sont par­faite­ment au courant, tan­dis que les autres sont dans l’ignorance (on par­le alors de “vic­times” voire de “pigeons”). Pour être plus pré­cis, je pense avoir affaire au mod­èle de la sit­u­a­tion (je suis à la banque, petit retard et expli­ca­tions sur ce retard), alors qu’en fait j’expérimente sa copie (je suis à la banque, petit retard et expli­ca­tions men­songères sur ce retard : mes inter­locu­teurs se ser­vent de ce que j’attendrais en ter­mes d’explications pour m’avoir).

Jusqu’ici, la typolo­gie des cadres est rel­a­tive­ment sim­ple à com­pren­dre et à mobilis­er. Résumons-la :

Cadres pri­maires : sit­u­a­tion habituelle et rou­tinière qui ne mobilise pas ma vig­i­lance, que j’attends, qui me per­met d’aligner mon com­porte­ment sur celui que je pense qu’on attend de moi, qui témoigne de la sta­bil­ité de mon expéri­ence. Dans ces cadres, on trou­ve les cadres naturels (le soleil se lève tous les matins) et les cadres soci­aux (aller à la banque, se ren­dre à l’école, etc.).

Cadres trans­for­més : sit­u­a­tion inhab­ituelle par rap­port à celle que j’ai l’habitude d’expérimenter. Cette sit­u­a­tion peut être modal­isée (j’ai suff­isam­ment d’éléments pour com­pren­dre pourquoi elle est inhab­ituelle ; aucune infor­ma­tion ne m’est cachée) ou fab­riquée (man­i­feste­ment, la sit­u­a­tion ressem­ble à celle que je con­nais mais on me cache les élé­ments qui me per­me­t­traient de com­pren­dre en quoi elle dif­fère).

L’emboîtement infini des cadres

Or — et c’est là que les choses se com­pliquent con­sid­érable­ment -, les cadres peu­vent s’entremêler à l’infini et devenir tour à tour des copies, des mod­èles, des mod­èles de copies, des copies de mod­èles, etc. C’est pré­cisé­ment dans ces moments que, sidérés, pétri­fiés, nous ne savons plus quelle sig­ni­fi­ca­tion don­ner à la sit­u­a­tion que nous expéri­men­tons.

Pour repren­dre l’exemple de la banque : j’attends depuis une heure, on m’explique que la ban­quière a crevé sa voiture et qu’elle arrivera bien­tôt. Le cadre sera dit (pour l’instant) modal­isé : c’est inhab­ituel mais accept­able. Par ailleurs, per­son­ne ne me cache aucune infor­ma­tion. Dans une cer­taine mesure, ce cadre modal­isé peut donc rede­venir pri­maire : il m’est déjà arrivé d’être dans une sit­u­a­tion d’attente à cause d’un désagré­ment. J’ai ici affaire à la copie de l’original de la sit­u­a­tion (aller à la banque sans prob­lème) et dans le même temps à l’original d’une sit­u­a­tion habituelle (atten­dre quelqu’un en retard).

Imag­i­nons main­tenant qu’une ban­quière, qui ressem­ble forte­ment à la mienne, se pointe dans la salle d’attente et demande à une autre per­son­ne, qui attendait avec moi, de la rejoin­dre. Je m’alarme et inter­roge donc mon entourage immé­di­at (un client, par exem­ple) pour éclair­cir la sit­u­a­tion : j’apprends que ma ban­quière a en fait une soeur jumelle qui tra­vaille avec elle. Or, et je le saurai plus tard, il s’agit d’une caméra cachée. Je suis donc en présence d’un cadre trans­for­mé fab­riqué que les mem­bres de la sit­u­a­tion (les com­plices) font pass­er pour un cadre trans­for­mé modal­isé en me ras­sur­ant et en m’assurant que la sit­u­a­tion est par­faite­ment nor­male. On fini­ra par me révéler le pot aux ros­es si bien que la sit­u­a­tion fab­riquée revien­dra pri­maire (je con­nais bien com­ment fonc­tionne les caméras cachées).

Rupture de cadres ou la moustache de mon père

Les choses ne sont pour­tant pas si sim­ples et “cadrées” pour­rait-on dire. Les sit­u­a­tions sociales sont pleines d’ambiguïtés et d’erreurs inter­pré­ta­tives qui ne per­me­t­tent pas de stat­uer claire­ment sur la nature d’un cadre. Un exem­ple : vous regardez une série dans laque­lle reten­tit un télé­phone portable ; machi­nale­ment, vous sortez le vôtre pour véri­fi­er qu’on ne vous a pas appelé, avant de vous ren­dre compte que le per­son­nage de la série répond à quelqu’un (“De Face­book aux inter­ac­tions orales : des “unités d’empiètement””). Les erreurs et les ambiguïtés pul­lu­lent dans notre vie quo­ti­di­enne ; elles sont le plus sou­vent sans grande con­séquence et sont lev­ées dans la minute.

D’autres fois, au con­traire, elles per­durent suff­isam­ment longtemps pour plonger un indi­vidu et un groupe d’individus dans le doute : on deman­dera alors à des experts de rétablir l’ordre en stat­u­ant sur la nature d’un cadre (est-il pri­maire ? modal­isé ? fab­riqué ?). Les “fake news” sont typ­iques de cette ten­ta­tive pour lever l’ambiguïté générée par les sit­u­a­tions où les cadres de l’expérience créent de l’ambiguïté : une demande d’ordre et de retour au cadre pri­maire est demandée, sans lequel l’interprétation, c’est-à-dire la pos­si­bil­ité d’agir dans le monde, se trou­ve com­pro­mise.

Les erreurs et les ambiguïtés peu­vent con­duire à des rup­tures de cadres, au moment où l’individu se rend pré­cisé­ment compte qu’il s’est trompé. Dans ces moments, nous nous sen­tons générale­ment trahis et c’est notre monde intime, fait de croy­ances et d’engagements per­son­nels, qui se trou­ve boulever­sé. J’en don­nerai un exem­ple, un sou­venir d’enfance, que je viens tout juste de com­pren­dre en reprenant mes vieilles notes sur Goff­man : plus jeune, mon père avait une mous­tache. Un jour, alors que nous étions en vacances, il a décidé de la ras­er et s’est présen­té à moi, après s’être mon­tré aux autres mem­bres de la famille, sans sa mous­tache — j’ai aus­sitôt pleuré. Pourquoi ? Parce que je ne savais pas quelle inter­pré­ta­tion don­ner à la sit­u­a­tion, dans une sit­u­a­tion où on me demandait pré­cisé­ment de réa­gir : j’ai con­nu ce qu’on pour­rait appel­er une “déroute cog­ni­tive”. Les “fake news” et autres rus­es créent pré­cisé­ment de telles rup­tures, une fois qu’elles sont révélées, ou lorsqu’elles sont expéri­men­tées ; nous ne savons plus très bien com­ment inter­préter une sit­u­a­tion ; c’est pourquoi nous deman­dons à des autorités de stat­uer, comme des enfants dont le père a per­du sa mous­tache. 

Dimension politique, morale, sociale des cadres

La désori­en­ta­tion cog­ni­tive ou expéri­en­tielle naît pré­cisé­ment de cette cor­réla­tion entre les cadres emboîtés, les sit­u­a­tions (matérielles, insti­tu­tion­nelles, sociales, etc.) et les mem­bres ou les arte­facts (doc­u­ments, etc.) de la sit­u­a­tion qui y par­ticipent, enga­gent leur respon­s­abil­ité pour con­stru­ire ou recon­stru­ire la con­fi­ance que j’ai en la sit­u­a­tion et l’ordre de l’interaction.

[les trans­for­ma­tions fab­riquées sont des] efforts délibérés, indi­vidu­els ou col­lec­tifs, des­tinés à désori­en­ter l’activité d’un indi­vidu ou d’un ensem­ble d’individus et qui vont jusqu’à fauss­er leurs con­vic­tions sur le cours des choses. (Goff­man)

Ce type de désori­en­ta­tions con­naît des degrés de grav­ité et des formes très dif­férents (la sci­ence-fic­tion, à tra­vers des films comme Incep­tion ou eXis­tenZ, adore ce type de revire­ments). Dans le cas des caméras cachées, par exem­ple, l’enjeu n’est pas impor­tant mais que dire des pub­lic­ités men­songères, des vols de rue où les faus­saires se font pass­er pour des agents publics pour nous faire sign­er des papiers, des rus­es du web et de l’Internet (hameçon­nage, etc.) ? L’analyse des cadres de l’expérience a une dimen­sion poli­tique, sociale et morale.

En effet, tout le monde n’a pas le même point de vue sur la sit­u­a­tion vécue : si, pour la vic­time, la sit­u­a­tion est par exem­ple trans­for­mée fab­riquée (on la trompe délibéré­ment), elle est très dif­férente pour les com­plices (trans­for­mée modal­isée : ils trans­for­ment la sit­u­a­tion sans se cacher des infor­ma­tions). Ce mod­èle est lui-même soumis à des désta­bil­i­sa­tions : ain­si, au sein d’un camp (les com­plices) qui cherche à en tromper un autre (les vic­times) peut se cacher des com­plices de la vic­time sup­posée, qui joue le jeu pour en fait tromper les com­plices et en faire des vic­times. Ce tour est clas­sique des caméras cachées ; on par­le alors d’arroseur arrosé. La ques­tion est pré­cisé­ment de savoir jusqu’où aller dans la trans­for­ma­tion et dans les niveaux de modal­i­sa­tion et de fab­ri­ca­tion : il en va de la san­té men­tale des vic­times et, plus générale­ment, de la société dans laque­lle nous vivons. Les “fake news” sont symp­to­ma­tiques d’une recherche de ce point d’équilibre entre la recon­fig­u­ra­tion de l’expérience et le degré admis­si­ble, dans ses dimen­sions spa­tiales et tem­porelles, de cette recon­fig­u­ra­tion.

Petit exercice d’application

Je pro­pose main­tenant de repren­dre le mod­èle de Goff­man pour analyser quelques rus­es, dont les “fake news” ne sont qu’un des avatars, en les artic­u­lant à d’autres out­ils avant d’en tir­er quelques con­clu­sions par­tielles.

La pre­mière “fake news” (voir plus haut) por­tait sur un par­fum tox­ique, inven­té pour tuer les musul­mans. Elle com­pre­nait notam­ment un doc­u­ment, une note de l’armée crédi­bil­isant l’information, réfutée par le Min­istère du Com­merce après avoir été dif­fusée par la télévi­sion arabe.

Du point de vue de l’analyse des cadres, cette sit­u­a­tion repose sur un cadre pri­maire : le doc­u­ment. C’est la forme doc­u­men­taire de l’information, authen­tifiée par une sig­na­ture, qui sta­bilise la sit­u­a­tion d’interprétation : l’information doit bien être vraie puisqu’elle appa­raît sous la forme d’un doc­u­ment, qu’on peut com­pren­dre comme une accu­mu­la­tion de signes sta­bil­isée sous une forme sociale­ment admise. Le but n’est pas de lire l’information mais de la voir, sit­u­a­tion qui crée une inter­pré­ta­tion de type immé­di­ate (je ne me pose aucune ques­tion). C’est évidem­ment un faux, c’est-à-dire un cadre trans­for­mé fab­riqué, qui se fait pass­er pour un cadre pri­maire. La télévi­sion arabe a cepen­dant con­tribué à en faire un cadre trans­for­mé modal­isé : si des inter­nautes ont pu douter de la vérac­ité de l’information, le fait qu’elle passe sur une chaîne nationale, c’est-à-dire dans un cadre pri­maire, a con­tribué à faire pass­er le doc­u­ment d’un statut (poten­tielle­ment fab­riqué) à un autre (pri­maire). La réfu­ta­tion finale du Min­istère a cepen­dant per­mis de met­tre un terme à cet emboîte­ment de cadres en faisant défini­tive­ment de ce phénomène une “fake news”, c’est-à-dire un cadre trans­for­mé fab­riqué. Par con­séquent, ce que nous appelons “fake news” n’est rien d’autre qu’un proces­sus de con­sti­tu­tion d’un phénomène d’emboîtement de cadres en une caté­gorie sociale­ment sta­bil­isée (la “fake news”).

La deux­ième “fake news” (voir plus haut) por­tait sur Macron et notam­ment sur un cer­tain nom­bre d’informations révélées par Wik­ileaks et relayées par le Front Nation­al. Pour crédi­bilis­er l’information, une cap­ture d’écran d’un sms soi-dis­ant envoyé aux mem­bres d’ ”En marche” pour par­a­siter une man­i­fes­ta­tion de Marine Le Pen avait été révélée sur les réseaux.

Cette ruse repose là encore sur plusieurs emboîte­ments de cadres et sur la force de l’image, dont Barthes dis­ait qu’elle s’affirme tou­jours de manière “péremp­toire”, avec la force de l’évidence et de la vérité. On peut observ­er au moins deux cadres pri­maires, qui sta­bilisent la sit­u­a­tion : le soi-dis­ant sms et le tweet de Flo­ri­ant Philip­pot. En relayant cette infor­ma­tion, il con­tribue à la faire pass­er, encore une fois, d’un statut à l’autre : une trans­ac­tion s’opère dans le risque pris, alors qu’il engage son autorité (cela doit bien être vrai puisqu’un homme poli­tique reprend cette infor­ma­tion et met donc poten­tielle­ment en péril sa crédi­bil­ité). On voit donc ici com­ment s’entremêlent non seule­ment les cadres mais, bien plus, les mem­bres qui appar­ti­en­nent à des cadres dif­férents et opèrent des trans­ac­tions entre eux. Dit autrement : la réal­ité est un emboîte­ment per­ma­nent de cadres, qui passent sans cesse d’un reg­istre ou d’un régime à l’autre, engageant la respon­s­abil­ité, la con­fi­ance, l’ethos des mem­bres d’une sit­u­a­tion.

Bilan partiel : la dynamique de l’interprétation

L’intérêt de l’analyse des cadres, qui peut par­fois paraître exces­sive­ment tech­nique ou formelle, est de suiv­re la dynamique des sit­u­a­tions et des inter­pré­ta­tions : elle per­met de doc­u­menter la manière dont chaque mem­bre d’une sit­u­a­tion la vit con­crète­ment et de dress­er, par con­séquent, une car­togra­phie des acteurs en présence, selon les cadres dans lesquels ils sont inscrits, avec com­plex­ité et en inté­grant des élé­ments doc­u­men­taires dont l’agentivité est sou­vent nég­ligée.

L’autre intérêt est de rétablir de l’interprétation dynamique dans l’interprétation immé­di­ate : si une “fake news” sidère, enclenche des schèmes automa­tisés de raison­nement, c’est parce qu’elle génère tou­jours une inter­pré­ta­tion de type immé­di­ate ; il s’agit, encore une fois, de voir — le vis­i­ble prend le pas sur le lis­i­ble. L’analyse des cadres rétablit au con­traire le lis­i­ble dans le vis­i­ble.

Le dernier intérêt est de type épistémique : notre monde et les phénomènes qui le com­posent sont tou­jours entremêlés. Il n’y a pas, d’un côté, la réal­ité et de l’autre le faux, le men­songe ; les phénomènes et les régimes sont intriqués les uns dans les autres si bien qu’il devient dif­fi­cile de déter­min­er la part qui reviendrait à la vérité ; nous vivons tou­jours dans un con­tin­u­um d’expériences même si, bien évidem­ment, pour des raisons com­plex­es, nous avons besoin de la découper. Mais pourquoi ne pas ten­ter plutôt de com­pren­dre com­ment nous vivons ces phénomènes ? C’est, après tout, ce à quoi nous avons le mieux accès (notre expéri­ence), pour peu que nous lui don­nions une place per­ti­nente et légitime.

Notes   [ + ]

1. Marcel Deti­enne et Jean-Pierre Ver­nant, Les Rus­es de l’intelligence : la Mètis des Grecs, Paris, Édi­tions Flam­mar­i­on, 1974.