L’annotation comme graffiti (1) : marcheurs et visiteurs dans les espaces numériques

(À Chloé Ragga­zoli et Emmanuel Souchier)1En sou­venir d’un sémi­naire auquel j’ai assisté et qu’organisent Emmanuel Souch­i­er et Anne Zali depuis quelques années : “Le Chemin des écri­t­ures”. Chloé Ragga­zoli, col­lègue et amie, y présen­tait le 28 avril dernier ses travaux sur les graf­fi­ti des scribes égyp­tiens.

J’ai récem­ment par­ticipé à un ouvrage col­lec­tif et inter­dis­ci­plinaire qui paraî­tra en novem­bre 2017 sur la notion de “graf­fi­ti”, de l’antiquité aux formes les plus contemporaines2Chloé Ragga­zoli et al., Scrib­bling Through His­to­ry Graf­fi­ti, Places and Peo­ple from Ancient Egypt to Mod­ern Turkey, Blooms­bury Aca­d­e­m­ic.. Sous ce terme, les auteurs désig­nent des inscrip­tions de vis­i­teurs sur des mon­u­ments ou des espaces par­ié­taux, qui peu­vent être publics ou privés. Ce sont des inscrip­tions sec­on­des : elles ne font pas ini­tiale­ment par­tie de l’environnement matériel où elles appa­rais­sent. Ain­si des tombes égyp­ti­ennes qui accueil­lent par­fois des sig­na­tures de scribes, venus sig­naler leur pas­sage, aux côtés de hiéro­glyphes sur la vie du défunt.

Dans le cadre d’un régime numérique, la notion de “graf­fi­ti” pose prob­lème : si l’on se focalise, comme je l’ai fait, sur les logi­ciels d’annotation indus­triels (Kin­dle, Read­mill, Kobo, par exem­ple), les inscrip­tions de vis­i­teurs sont atten­dues. Elles sont même encour­agées : ces dis­posi­tifs en ont besoin pour les exploiter selon divers­es modal­ités. C’est la rai­son pour laque­lle ils inci­tent en per­ma­nence leurs usagers à inve­stir les marges de leurs logi­ciels, qui enca­drent un texte infor­ma­tisé à com­menter. Dans mon arti­cle, je me suis donc davan­tage intéressé au mon­tage, aux cadres d’écriture, à la manière dont l’espace était réglé, plutôt qu’aux inscrip­tions, à leurs formes, leurs valeurs et leurs fonc­tions.

Qu’est-ce qu’un graffito ?

Entre signe et forme

La notion de “graf­fi­ti” englobe toutes ces dimen­sions. Un graf­fi­to (sin­guli­er de “graf­fi­ti”) a d’abord une dimen­sion per­for­ma­tive : en apposant sa sig­na­ture, ou toute autre forme scrip­turale, le scrip­teur trans­forme son envi­ron­nement matériel ; il crée du ter­ri­toire, un coin à lui (Bachelard, 1957) ; c’est un espace appro­prié, “per­son­nel” (Segaud, 2010). Un mur soli­taire peut devenir un espace de socia­bil­ité, un espace grivois, un espace dévot grâce à de mul­ti­ples sig­na­tures, à des scènes pornographiques ou à des prières, qu’un groupe de scrip­teurs auraient apposées, par­fois sur plusieurs généra­tions.

Un graf­fi­to a ensuite une valeur ontologique, exis­ten­tielle : il ne sig­ni­fie pas néces­saire­ment quelque chose ; il n’est pas for­cé­ment l’indice d’un fonc­tion­nement socié­tal et religieux3Sur cette ques­tion voir : Grossos Philippe, Signe et forme : philoso­phie de l’art et art paléolithique, Edi­tions du Cerf, 2017.; le graf­fi­to vaut aus­si pour lui-même. Il indique le pas­sage d’un mort à venir qui tente, grâce à l’inscription sur une matière réputée immortelle, d’accéder à un ordre immuable. Le mode d’existence pré­vaut par­fois sur le mode d’apparition. Dans cer­tains cas, l’inscription doit être analysée comme une forme (elle existe) et non plus pri­or­i­taire­ment comme un signe (elle ren­ver­rait à quelque chose, à une société, à une inten­tion).

Enfin, le graf­fi­to est un geste dis­tinc­tif, iden­ti­taire et com­mu­nau­taire : les scrip­teurs (des let­trés), par­fois en com­péti­tion, se lan­cent des défis, ten­tent de se sin­gu­laris­er au sein d’un style défi­ni implicite­ment, négo­cient leur présence aux côtés de leurs con­tem­po­rains, des rois et des dieux. Le graf­fi­to est une per­for­mance, un geste et un acte, comme l’ont bien mon­tré les anthro­po­logues de l’écriture urbaine (Fraenkel, 2012).

Visiteurs, défunts et morts à venir

Les épigraphistes et les spé­cial­istes des graf­fi­ti par­lent de “vis­i­teurs” à pro­pos des pro­duc­teurs de graf­fi­ti. Cette notion désigne l’activ­ité qui con­siste à sig­naler son pas­sage par la pro­duc­tion d’une mar­que sur un sup­port pub­lic (Ragaz­zoli, 2011). La pra­tique de la vis­ite per­pétue des lieux de mémoire : elle fait vivre des espaces où peu­vent se lire des valeurs, des goûts et des savoir-faire (Ragaz­zoli, 2016).

L’inscription “matéri­alise le retrait” (Matthieu, 2011)

Cette activ­ité, exer­cée par des scribes, s’intégrait dans un pro­gramme beau­coup plus vaste : faire sur­vivre un nom, un texte, une oeu­vre. Dans le cas des tombes, par exem­ple, les scribes étaient invités par le pro­gramme icono­graphique d’un haut dig­ni­taire défunt à le célébr­er sur un autre sup­port (le papyrus) pour le faire cir­culer sociale­ment. Ils étaient égale­ment appelés à sign­er le lieu. Sans ce geste, qui s’apparente à des offran­des scrip­turales, le rit­uel funéraire resterait muet (Ragaz­zoli, 2011), sans effi­cac­ité. Par le graf­fi­to, qui matéri­alise un pas­sage et un regard, les signes de la tombe (paroles mag­iques, servi­teurs représen­tés, etc.) regag­naient en vital­ité : ils étaient re-activés, re-présen­tés, présen­tés à nou­veau, comme l’a bien mon­tré Louis Marin (1981) à pro­pos du por­trait de Louis XIV. Mais les scribes savaient qu’ils seraient lus par leurs suc­cesseurs qui, à leur tour, activeraient leur pro­pre rit­uel. Autrement dit : la vis­ite est un moyen de sig­naler une mort à venir ; inscrite, elle “matéri­alise le retrait” (Matthieu, 2011).

La visite du lecteur, entre annotation et graffiti

Quel rap­port entre la notion de “graf­fi­ti” et l’annotation ou sa forme sociale­ment et his­torique­ment recon­naiss­able, les mar­gin­a­lia ?

Que faire des inscriptions qui ne sont pas des annotations ?

Deux répons­es :

  • Cer­tains philo­logues et cer­tains his­to­riens des pra­tiques textuelles définis­sent les mar­gin­a­lia comme une inscrip­tion tem­porelle­ment située après la con­fec­tion d’un livre ou d’un texte man­u­scrit (Tura, 2005). Ils les nom­ment “mar­gin­a­lia de lec­ture” pour les dis­tinguer des “mar­gin­a­lia de con­fec­tion” qui, elles, peu­vent accom­pa­g­n­er sa créa­tion (folio­ta­tion, par exem­ple, mar­ques d’imprimeurs, etc.). On est proche de la déf­i­ni­tion don­née par les épigraphistes de la notion de “graf­fi­ti” comme inscrip­tion sec­onde.
  • Les his­to­riens du livre et notam­ment les spé­cial­istes de l’annotation et des mar­gin­a­lia tra­vail­lent depuis quelques années à une artic­u­la­tion entre les deux notions. À la suite de Sher­man (2008) et de Bray­man Hack­el (2009), Scott-Waren (2010), tente de don­ner une place et une légitim­ité à un ensem­ble d’inscriptions man­u­scrites et livresques qui ne répon­dent pas à la déf­i­ni­tion de l’annotation ou des mar­gin­a­lia. Ces mar­ques n’entretiennent aucun lien avec un objet-cible, qu’elles com­menteraient idéale­ment ou aux­quelles elles se rap­porteraient au moins dans une rela­tion séman­tique et syn­tax­ique. Il peut s’agir de prières, de listes, de dessins, de petits cal­culs. Dès lors, sous quel régime peut-on les penser ? Selon Scott-Waren, la notion de “graf­fi­ti”, définie plus haut, est la plus per­ti­nente.

Quel usage en faire, dans le cas de la cul­ture man­u­scrite et livresque ? Quel intérêt prêter à des inscrip­tions qui ne ren­tr­eraient pas dans un “dia­logue avec le texte” (Fera et al., 2002), qui ne seraient par con­séquent pas des anno­ta­tions ? Dans un arti­cle récem­ment pub­lié sur les man­u­scrits slaves du Xème au XIXème siè­cles, Nikolo­va-Hous­ton (2009) mon­tre que l’espace textuel était par­fois util­isé par les scrip­teurs pour man­i­fester leurs affects. À une époque où les ottomans envahissent la région, les livres devi­en­nent des refuges, des lieux de recueille­ment d’une parole désoeu­vrée. Dans d’autres espaces géo­graphiques, les man­u­scrits ser­vent à tester une plume ou à se plain­dre de con­di­tions de tra­vail, notam­ment chez les scribes islandais à par­tir du XIVème siè­cle (Schott, 2012). On trou­ve égale­ment des ex-lib­ris, avec une remar­quable con­ti­nu­ité his­torique, chez les étu­di­ants gré­co-latins (McNamee, 2007), slaves, ou chez les enfants du XVIème au XXème siè­cles (Lerer, 2012). Comme le mon­tre Lafond (2008), ces sig­na­tures et mar­ques de pro­priété per­me­t­tent de recon­stituer des réseaux de socia­bil­ité entre lecteurs. Autrement dit : les graf­fi­ti sont de pré­cieux indices qui ren­dent compte de trans­for­ma­tions iden­ti­taires, de rites d’interactions et des méta­mor­phoses de l’intimité, en prise avec des espaces matériels.

Si Sher­man et Scott-Waren font la dis­tinc­tion entre mar­gin­a­lia et graf­fi­ti, je pro­pose de les penser sous le même régime, à la suite de travaux précédem­ment menés en informatique4Comme l’indique Guil­laume Cabanac sur Twit­ter, le logi­ciel Third­Voice était une incur­sion dans ce domaine. Voir égale­ment la page Wikipé­dia con­sacrée au sujet : Vir­tu­al Graf­fi­ti.(Carter et al., 2004). Une dis­cus­sion avec Chloé Raga­zol­li m’a con­va­in­cu de l’extension pos­si­ble de la notion aux anno­ta­tions et mar­gin­a­lia, dans une per­spec­tive anthro­pologique : les graf­fi­ti antiques peu­vent égale­ment cibler un objet et se posi­tion­ner par rap­port à lui ; ils répon­dent à la déf­i­ni­tion min­i­male, restreinte et étroite de l’annotation5Dans ma thèse, je passe en revue de nom­breuses déf­i­ni­tions, à la fois séman­tique, syn­tax­ique, tech­nique et anthro­pologique. Voir Jah­jah Marc, “Les mar­gin­a­lia de lec­ture dans les ‘réseaux soci­aux’ du livre (2008–2014) : muta­tions, formes, imag­i­naires, Thès­es de doc­tor­at, EHESS, 2014..Dit autrement : l’annotation est l’une des formes des graf­fi­ti.

Marge, marche et marque

Habiter l’espace scriptural

L’annotation partage avec les graf­fi­ti une autre car­ac­téris­tique : elle pro­duit du ter­ri­toire, c’est-à-dire de l’espace hab­it­able. Au XVIème siè­cle, le terme “anno­ta­tion” recou­vre deux ter­mes : not­er, faire des remar­ques et inven­to­ri­er les biens d’une mai­son (Mil­he-Poutin­gon, 2008). Elle out­ille spa­tiale­ment le lecteur : en inscrivant des mar­ques en marge, et en les inven­to­ri­ant dans un index ou une table des matières, il recon­stru­i­sait l’espace textuel à son image. “L’annotation tient de la prospec­tion de sur­face” (Jacob, 1999, p. 19) : elle par­ticipe de notre rela­tion à l’espace. C’est que la mar­que partage avec la marge et la marche6Selon Cormi­er (2005), “marge” est issu du latin “pro” (1225), “bord, bor­dure”, lui-même dérivé du terme “mark” (signe), qui aurait don­né la forme ger­manique “mar­ka”, “fron­tière”, “marche”, “mar­que”. Ce sens s’est affaib­li du XII­Ième au XVIème siècles.une même réal­ité, une même intim­ité :

Écrire, marcher : de mon père je ne retiens que cette allure du corps, bal­ancée, ce geste de la main qui tournoie autour d’elle, l’absente, autour du vide qu’elle laisse, peut-être aus­si ce hausse­ment des sour­cils au-dessus de l’arc des lunettes, cette avancée des lèvres qui sif­flo­tent lorsqu’il marche, ou qui souf­flent l’air dans l’étonnement de ce qu’il lit. (Bassez, p. 7)

Comme tout espace, il peut cepen­dant être sat­uré au point d’entraver la marche. À la Renais­sance, les human­istes menèrent une entre­prise d’assainissement. Le livre était asso­cié à une mai­son, et la page à un espace dont il fal­lait pren­dre soin en évi­tant de la sur­charg­er en anno­ta­tions sig­nalé­tiques imprimées (l’ancêtre de nos notes en bas de page), les manchettes. Erasme com­pare ain­si Budé à un richissime pro­prié­taire qui sat­ure son lecteur (Mil­he-Poutin­gon, 2008). L’aménagement de l’espace néces­site de la mesure pour que la marche reste pos­si­ble : un ter­ri­toire est tou­jours à (re)conquérir, men­acé par l’accumulation des mar­ques.

Risques et opportunités des métaphores explicatives

En sci­ences de l’Information et de la Com­mu­ni­ca­tion, la dis­ci­pline à laque­lle j’appartiens, nous nous méfions naturelle­ment des métaphores et des cat­achrès­es : nous esti­mons qu’elles font le plus sou­vent écran à la com­préhen­sion des phénomènes soci­aux. Dans cette per­spec­tive, “scrip­teurs” aurait sans doute été plus indiqué que “marcheurs” ou “vis­i­teurs”.

Il est cepen­dant dif­fi­cile, voire impos­si­ble, de se pass­er du lan­gage métaphorique : même les plus rad­i­caux finis­sent par y recourir, le plus sou­vent à leur insu. Ce sont des “mis­o­logues”, pour repren­dre Jean Paul­han (Les Fleurs de Tarbes ou la Ter­reur dans les Let­tres, 1941) : des fous de pureté, des ter­ror­istes du lan­gage. Car des “métaphores heuris­tiques” exis­tent (Jacob, 2014). En com­mu­ni­ca­tion, par exem­ple, le mod­èle télé­graphique (émet­teur-récep­teur) a pro­gres­sive­ment lais­sé la place à la métaphore de l’orchestre ou du théâtre pour saisir la com­plex­ité des rela­tions entre indi­vidus, à mesure que les chercheurs iden­ti­fi­aient ses insuff­i­sances.

Toute métaphore a des lim­ites mais elles offrent aus­si des oppor­tu­nités, des ressources à un moment don­né, compte tenu de nos con­nais­sances, de nos représen­ta­tions et de nos moyens pour ségréger des phénomènes per­ti­nents dans la masse infinie des signes. Nous ver­rons si la métaphore spa­tiale (marche) et le vocab­u­laire de la vis­ite per­me­t­tent d’accroître notre com­préhen­sion des anno­ta­tions et des graf­fi­ti à l’écran, comme l’a par exem­ple fait Pay­al Aro­ra (2013) en com­para­nt les réseaux (dits) soci­aux aux parcs publics ; ce tra­vail se veut aus­si expéri­men­tal et éval­u­atif.

Graffiti, annotation et écran

Dans un régime numérique, l’articulation des deux notions est un geste provo­ca­teur. Je m’intéresse depuis quelques années main­tenant à la ques­tion de l’annotation. Au cours de nom­breuses dis­cus­sions et de lec­tures jour­nal­is­tiques, j’ai pu me ren­dre compte à quel point les anno­ta­tions de lec­ture à l’écran souf­fraient de mépris, dès qu’elles ne sont pas ana­ly­tiques, her­méneu­tiques, lit­téraires. On leur impose une forme spé­ci­fique pour être recon­nue : les mar­gin­a­lia. Nous leur deman­dons d’être utiles, de doc­u­menter un ouvrage, d’accroître sa com­préhen­sion. Et lorsqu’un autre type d’annotation est pris en compte, moins for­mal­isé, moins struc­turé, plus lâche, ce sont sys­té­ma­tique­ment des anno­ta­tions d’écrivains, aux­quelles sont prêtées des pou­voirs d’élucidation de l’acte d’écriture.

La renaissance du lecteur anonyme

Depuis une trentaine d’années, cepen­dant, les his­to­riens du livre et des pra­tiques textuelles, ain­si que les anthro­po­logues de l’écriture et les ethno­graphes des pra­tiques doc­u­men­taires, don­nent une plus large place aux anno­ta­tions de lecteurs. On doit ce déplace­ment à la trans­for­ma­tion d’une sci­ence, la bib­li­ogra­phie matérielle, qui est passée de l’étude stricte de l’espace matériel du livre aux con­di­tions de sa pro­duc­tion et de son appro­pri­a­tion. Dans sa pré­face à l’édition française de La Bib­li­ogra­phie matérielle et la soci­olo­gie des textes de McKen­zie, Charti­er (1991) résume la démarche :

La bib­li­ogra­phie ain­si redéfinie devient une dis­ci­pline cen­trale, essen­tielle pour recon­stituer com­ment une com­mu­nauté donne forme et sens à ses expéri­ences les plus fon­da­men­tales à par­tir du déchiffre­ment des textes mul­ti­ples qu’elle reçoit, pro­duit et s’approprie. (p. 9)

Le pro­gramme d’une his­toire de la lec­ture s’est peu à peu artic­ulé autour d’une dialec­tique : l’écart entre les formes de l’espace textuel, pro­duites par les com­mu­nautés édi­to­ri­ales, et leur récep­tion par les lecteurs, qui les actu­alisent, se les appro­prient en les inter­pré­tant :

Un tel pro­jet repose, en son principe, sur un dou­ble pos­tu­lat : que la lec­ture n’est pas déjà inscrite dans le texte, sans écart pens­able entre le sens qui lui est assigné (par son auteur, l’usage, la cri­tique, l’institution, etc.) et l’interprétation qui peut en être faite par ses lecteurs ; que, corol­laire­ment, un texte n’existe que parce qu’il y a un lecteur pour lui don­ner sig­ni­fi­ca­tion. (Charti­er, 1996, p. 133)

De même chez Chris­t­ian Jacob, au début des années 2000 :

Les normes édi­to­ri­ales anticipent sur des pra­tiques de lec­ture et s’adaptent aux attentes et aux usages. […] Mais entre la mise en livre des textes et leurs lec­tures, il n’y a pas de déter­min­isme mécanique. […] Un lecteur peut chercher à s’approprier des livres sans dis­pos­er, en apparence du moins, des codes préal­ables pour les com­pren­dre selon l’intention qui les a mis en cir­cu­la­tion. L’histoire de la lec­ture con­duit à priv­ilégi­er des typolo­gies sociales fines où, davan­tage que les livres pos­sédés ou lus, le critère de dif­féren­ci­a­tion résiderait dans les modal­ités d’appropriation et les usages de l’écrit. (Jacob, 2003, p. 20)

Comme je l’ai mon­tré ailleurs (Jah­jah, 2016), cette dialec­tique (usage prescrit/espace appro­prié) s’est faite à par­tir des travaux de Certeau, qu’on trou­ve explicite­ment cité, aus­si bien chez Charti­er, Jacob que dans le livre auquel j’ai par­ticipé. La fig­ure du lecteur “bra­con­neur”, capa­ble d’arpenter des espaces con­traints, sert à rel­a­tivis­er leur pou­voir déter­min­iste et coerci­tif.

On trou­ve égale­ment cette artic­u­la­tion en Sci­ences de l’Information et de la Com­mu­ni­ca­tion. En 2005, Souch­i­er et Jean­neret esti­maient que l’étude des pra­tiques devait per­me­t­tre de sus­pendre momen­tané­ment la cri­tique poli­tique des pro­grammes d’écriture à l’écran en iden­ti­fi­ant “l’uniformatisation ou la diver­sité des pro­duc­tions” (p. 5). D’innombrables travaux ont traité et trait­ent encore aujourd’hui de cette ques­tion.

Le dispositif comme ressources pour l’action

Utiles à une époque préoc­cupée par l’émancipation des indi­vidus (Jouët, 2013), ces travaux con­duisirent cepen­dant à un “usage extrême­ment répéti­tif” (Jean­neret, 2014, p. 378). Après avoir étudié les con­traintes des dis­posi­tifs d’écriture infor­ma­tiques, ils mon­trent générale­ment que leurs usagers sont ingénieux et qu’ils parvi­en­nent à les détourn­er ; les résul­tats sont con­nus d’avance. L’ingéniosité sys­té­ma­tique­ment iden­ti­fiée procède d’une lec­ture étroite, mécanique, par­tielle et altérée de Michel de Certeau, qui la replaçait dans un cadre plus large, l’économie scrip­turaire.

Par ailleurs, si l’on veut tra­vailler sur l’ingéniosité, d’autres mod­èles sont pos­si­bles : Ver­nant et Deti­enne (Les Rus­es de l’intelligence) offrent par exem­ple un panora­ma très fin qui donne les moyens de dépass­er quelque peu la ligne de partage clas­sique entre la pré­fig­u­ra­tion de l’espace d’écriture et son appro­pri­a­tion.

Les études sur les dis­posi­tifs ont égale­ment évolué, comme le mon­trent Beuscart et Peer­baye dans une syn­thèse des réap­pro­pri­a­tions de Fou­cault :

Plus que jamais salu­taires pour désign­er les assem­blages d’éléments hétérogènes néces­saires à l’organisation de la vie sociale, les dis­posi­tifs sont cepen­dant décrits et analysés comme de moins en moins unifiés autour d’un pro­jet social ini­tial, et l’on s’attache davan­tage à faire ressor­tir le fait qu’ils sont avant tout des ressources pour l’action, en per­pétuelle recon­fig­u­ra­tion (2006, p. 3)

Le dis­posi­tif n’est donc plus seule­ment pen­sé en ter­mes con­traig­nants et coerci­tifs, ou à par­tir de la dialec­tique prescription/déplacement : dans une per­spec­tive infor­ma­tique, il peut servir à repenser la ques­tion de l’éthique ou de l’action (Gal­loway, 2012) dans leurs divers­es modal­ités (sociales, expres­sives, etc.) et à se deman­der com­ment il fait monde (Berry, 2011).

Dans le cadre de l’annotation et des graf­fi­ti, on peut par exem­ple et pro­vi­soire­ment se deman­der com­ment les marcheurs et les vis­i­teurs parvi­en­nent à trans­former leur espace, à créer du ter­ri­toire et à faire com­mu­nauté en s’appuyant sur les ressources des dis­posi­tifs d’écriture infor­ma­tiques. 

Terrains et programme

Pour traiter cette ques­tion (pro­vi­soire), je pro­pose trois ter­rains que je fréquente régulière­ment et qui me parais­sent oppor­tuns après quelques inves­ti­ga­tions, même si je n’ignore pas les dif­fi­cultés qu’ils posent (peut-on réelle­ment par­ler d’annotation ? etc.) et que j’affronterai en les présen­tant indépen­dam­ment :

Terrains

  • La page Face­book de la bib­lio­thèque d’Oxford : depuis quelques années, elle pro­pose des pho­togra­phies d’annotations de lecteurs des fonds de la bib­lio­thèque d’Oxford. Les mem­bres de la page Face­book peu­vent égale­ment faire part de leurs trou­vailles et bien évidem­ment les com­menter.

marginalia oxford

  • Le hash­tag “mar­gin­a­lia” et “anno­ta­tion” sur Insta­gram et Twit­ter : on trou­ve de très nom­breuses images d’annotations sur ces deux réseaux, notam­ment chez les étu­di­ants qui se met­tent en scène dans de petits mon­tages pho­tographiques.

marginalia étudiants instagram

  • Le dis­posi­tif d’annotation Genius : lancé en 2009, Rap Genius encour­ageait à l’origine à l’annotation de chan­sons de rap sur le web. Récem­ment rebap­tisé “Genius”, il s’est doté d’un nou­veau slo­gan (“Anno­tate the World”). Aujourd’hui, le dis­posi­tif per­met d’annoter n’importe quel texte (dis­cours poli­tiques arti­cles jour­nal­istes, textes his­toriques et lit­téraires, etc.) à par­tir d’une inter­face récem­ment revue.

annotation humour bush

Programme

Mon ques­tion­nement ini­tial néces­site d’affronter dans les arti­cles suiv­ants un ensem­ble de sous-prob­lèmes et de con­stats qui devrait pro­gres­sive­ment le déplac­er :

  • Les anno­ta­tions-graf­fi­ti sont atten­dues, con­traire­ment aux cul­tures par­ié­tales de l’antiquité : elles pren­nent place dans un espace qui les anticipe, organ­ise les scrip­teurs, leur four­nit d’emblée des ressources et des cadres pour l’action ;
  • Les anno­ta­teurs-graf­f­istes sont automa­tique­ment iden­ti­fiés : leurs pro­duc­tions scrip­turales peu­vent faire l’objet d’une traça­bil­ité, être liés à et regroupés dans un “pro­fil” vis­i­ble publique­ment ;
  • Geste, inscrip­tion et sur­face sont séparés : lorsqu’elle est pro­duite, l’annotation n’apparaît pas sur la sur­face (la vit­re) de l’écran ; elle se matéri­alise dans un nou­v­el espace qui la traite selon ses pro­pres modal­ités ;

Ces remarques/constats con­duisent à des con­séquences ou des principes méthodologiques :

  • L’anticipation du geste scrip­tur­al implique d’étudi­er minu­tieuse­ment le dis­posi­tif d’encadrement et la gram­maire d’action mis en place par le code infor­ma­tique ;
  • L’authentification automa­tisée et la pub­li­ci­sa­tion impliquent de met­tre au jour la con­cep­tion de l’identité inscrite au coeur de ces dis­posi­tifs et son rôle dans la forme et la tra­jec­toire des anno­ta­tions ;
  • La sépa­ra­tion entre le geste, l’inscription et la sur­face implique de repenser la rela­tion à l’espace et à l’habiter, d’en iden­ti­fi­er les pro­priétés et d’évaluer ses con­séquences sur l’ensemble des fonc­tions attribuées aux graf­fi­ti.

D’autres ques­tions pour­ront être posées à par­tir des travaux des his­to­riens sur les graf­fi­ti : quel rit­uel est activé par l’offrande scrip­turale des marcheurs et vis­i­teurs ? Selon quelles modal­ités font-ils sur­vivre un nom, un texte, une oeu­vre ? Avec quel lieu ren­con­trons-nous en con­tact en faisant ter­ri­toire dans un espace ? etc.

Je pré­cis­erai dans chaque arti­cle et pour chaque ter­rain la méthodolo­gie mise en oeu­vre, qui est aus­si expéri­men­tale : j’apprends depuis peu à coder en Python et je cherche à met­tre à l’épreuve cet appren­tis­sage, en l’articulant à des ques­tions méthodologiques et épisté­mologiques.

Quant à la théorie, je mobilis­erai plusieurs courants et con­cepts avec lesquels j’ai l’habitude de tra­vailler (sémi­o­tique des écrans, rhé­torique du cadre, soft­ware stud­ies, etc.), en les con­frontant sys­té­ma­tique­ment au ter­rain.

Bibliographie

Aro­ra Pay­al, The Leisure Com­mons: A Spa­tial His­to­ry of Web 2.0, Rout­ledge, 2013.
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Notes   [ + ]

1. En sou­venir d’un sémi­naire auquel j’ai assisté et qu’organisent Emmanuel Souch­i­er et Anne Zali depuis quelques années : “Le Chemin des écri­t­ures”. Chloé Ragga­zoli, col­lègue et amie, y présen­tait le 28 avril dernier ses travaux sur les graf­fi­ti des scribes égyp­tiens.
2. Chloé Ragga­zoli et al., Scrib­bling Through His­to­ry Graf­fi­ti, Places and Peo­ple from Ancient Egypt to Mod­ern Turkey, Blooms­bury Aca­d­e­m­ic.
3. Sur cette ques­tion voir : Grossos Philippe, Signe et forme : philoso­phie de l’art et art paléolithique, Edi­tions du Cerf, 2017.
4. Comme l’indique Guil­laume Cabanac sur Twit­ter, le logi­ciel Third­Voice était une incur­sion dans ce domaine. Voir égale­ment la page Wikipé­dia con­sacrée au sujet : Vir­tu­al Graf­fi­ti.
5. Dans ma thèse, je passe en revue de nom­breuses déf­i­ni­tions, à la fois séman­tique, syn­tax­ique, tech­nique et anthro­pologique. Voir Jah­jah Marc, “Les mar­gin­a­lia de lec­ture dans les ‘réseaux soci­aux’ du livre (2008–2014) : muta­tions, formes, imag­i­naires, Thès­es de doc­tor­at, EHESS, 2014.
6. Selon Cormi­er (2005), “marge” est issu du latin “pro” (1225), “bord, bor­dure”, lui-même dérivé du terme “mark” (signe), qui aurait don­né la forme ger­manique “mar­ka”, “fron­tière”, “marche”, “mar­que”. Ce sens s’est affaib­li du XII­Ième au XVIème siècles.